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“Cependant ses envieux, et ceux qui ne pouvaient souffrir sa domination, en prirent sujet de le railler.”
César se sentait né pour les grandes entreprises ; et loin que ses nombreux exploits lui fissent désirer la jouissance paisible du fruit de ses travaux, ils lui inspirèrent au contraire de plus vastes projets ; et flétrissant, pour ainsi dire, à ses yeux la gloire qu’il avait acquise, ils allumèrent en lui l’amour d’une gloire plus grande encore. Cette passion n’était qu’une sorte de jalousie contre lui-même, telle qu’il aurait pu l’avoir à l’égard d’un étranger ; qu’une rivalité de surpasser ses exploits précédents par ceux qu’il projetait pour l’avenir. Il avait formé le dessein de porter la guerre chez les Parthes, et il en faisait déjà les préparatifs. Il se proposait, après les avoir domptés, de traverser l’Hircanie, le long de la mer Caspienne et du mont Caucase ; de se jeter ensuite dans la Scythie, de soumettre tous les pays voisins de la Germanie, et la Germanie même ; et de revenir enfin en Italie par les Gaules, après avoir arrondi l’empire romain, qui aurait été ainsi de tous côtés borné par l’Océan. Pendant qu’il préparait cette expédition, il songeait à couper l’isthme de Corinthe ; il avait même chargé Aniénus de cette entreprise, et de celle de creuser un canal profond qui commencerait à Rome même, et irait jusqu’à Circéum, pour conduire le Tibre dans la mer Terracine, et ouvrir au commerce une route plus commode et plus sûre jusqu’à Rome. Il voulait aussi dessécher les marais Pontins, dans le voisinage de Sétium, et changer les terres qu’ils inondaient en des campagnes fertiles, qui fourniraient du blé à des milliers de cultivateurs. Il avait enfin le projet d’opposer des barrières à la mer la plus voisine de Rome, en élevant sur les bords de fortes digues, et après avoir nettoyé la rade d’Ostie, que des rochers couverts par les eaux rendaient périlleuse pour les navigateurs, d’y construire des ports et des arsenaux, qui pussent contenir le grand nombre de vaisseaux qui s’y rendaient de toutes parts : mais ces grands ouvrages restèrent en projets.
Il fut plus heureux dans la réforme du calendrier : il imagina une correction ingénieuse de l’inégalité qui jetait dans le calcul des temps beaucoup de confusion ; et cette réforme, heureusement terminée, fut depuis d’un usage aussi commode qu’agréable. Les Romains, dans les premiers temps de leur monarchie, n’avaient pas même des périodes fixes et réglées pour accorder leurs mois avec l’année ; et il en résultait que leurs sacrifices et leurs fêtes, en reculant peu à peu, se trouvaient successivement dans des saisons entièrement opposées à celles de leur établissement. Bien plus, au temps de César, où l’année solaire était seule en usage, le commun des citoyens n’en connaissait pas la révolution ; les prêtres, qui seuls avaient la connaissance des temps, ajoutaient tout à coup, sans qu’on s’y attendît, un mois intercalaire, qu’ils appelaient Mercédonius, que le roi Numa avait imaginé ; mais qui n’était qu’un faible remède, dont l’effet avait peu d’influence sur les erreurs qui, comme on l’a dit dans la vie de ce prince, avaient lieu dans le calcul de l’année. César ayant proposé cette question aux plus savants philosophes et aux plus habiles mathématiciens de son temps, publia, d’après les méthodes déjà trouvées, une réforme particulière et exacte, dont les Romains font encore usage, et qui prévient une partie des erreurs auxquelles les autres peuples sont sujets, sur l’inégalité qui a lieu entre les mois et les années. Cependant ses envieux, et ceux qui ne pouvaient souffrir sa domination, en prirent sujet de le railler. Cicéron, si je ne me trompe, ayant entendu dire à quelqu’un que la constellation de la Lyre se lèverait le lendemain : « Oui, dit-il, elle se lèvera par édit » ; comme si ce changement même n’avait été reçu que par contrainte.
Mais la haine la plus envenimée des Romains contre lui et la véritable cause de sa mort vinrent du désir qu’il eut de se faire déclarer roi. De là naquit l’aversion que le peuple lui porta toujours depuis, et le prétexte le plus spécieux pour ses ennemis secrets d’exécuter leur mauvais dessein. Ceux qui voulaient l’élever à la royauté semaient dans le public que, d’après un oracle des livres sibyllins, les Parthes ne seraient soumis par les armées romaines que lorsqu’elles seraient commandées par un roi ; que, sans cela, elles n’entreraient jamais dans leur pays. Un jour qu’il revenait d’Albe à Rome, ces mêmes personnes osèrent le saluer du nom de roi. César, qui s’aperçut du trouble que ce titre excitait parmi le peuple, fit semblant d’en être offensé et dit qu’il ne s’appelait pas roi, mais César. Ce mot fut suivi d’un silence profond de la part de tous les assistants, et César suivit son chemin d’un air triste et mécontent. Un autre jour que le sénat lui avait décerné des honneurs extraordinaires, les consuls et les préteurs, suivis de tous les sénateurs, se rendirent sur la place, où il était assis dans la tribune, pour lui faire part du décret. Il ne daigna pas se lever à leur arrivée ; et leur donnant audience comme aux plus simples particuliers, il leur dit qu’il fallait diminuer ses honneurs plutôt que de les augmenter. Le sénat ne fut pas plus mortifié de cette hauteur que le peuple lui-même, qui crut voir Rome méprisée dans ce dédain affecté pour les sénateurs ; tous ceux qui n’étaient pas obligés par état de rester s’en retournèrent la tête baissée, et dans un morne silence. César s’en aperçut et rentra sur-le-champ dans sa maison ; là, se découvrant la poitrine, il criait à ses amis qu’il était prêt à la présenter au premier qui voudrait l’égorger. Enfin, il s’excusa sur sa maladie ordinaire, qui, disait-il, ôte à ceux qui en sont attaqués l’usage de leurs sens, quand ils parlent debout devant une assemblée nombreuse ; saisis d’abord d’un tremblement général, ils éprouvent des éblouissements et des vertiges qui les privent de toute connaissance. Mais cette excuse était fausse, car il avait voulu se lever devant le sénat : mais il en fut empêché par un de ses amis, ou plutôt par un de ses flatteurs, Cornélius Palbus, qui lui dit : « Oubliez-vous que vous êtes César ? et voulez-vous rejeter les honneurs qui sont dus à votre dignité ? »