Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · Les Vies des hommes illustres · Vie de César, paragraphe 56

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“Il connut l’instant de la bataille, et dit à ceux qui étaient présents que l’affaire allait se terminer, et que les deux généraux engageaient le combat.”

Entre les divers présages qui précédèrent cette victoire, le plus remarquable est celui qu’on en eut à Tralles : il y avait dans le temple de la Victoire une statue de César ; du sol d’alentour, qui, ferme par lui-même, était encore pavé d’une pierre très dure, il sortit une palme près du piédestal de la statue. À Padoue, Caïus Cornélius, devin célèbre, compatriote et ami de l’historien Tite-Live, était assis ce jour-là à contempler le vol des oiseaux. Il connut l’instant de la bataille, et dit à ceux qui étaient présents que l’affaire allait se terminer, et que les deux généraux engageaient le combat. Il se remit à ses observations ; et après avoir examiné les signes, il se leva avec enthousiasme, et s’écria : « Tu triomphes, César ! » Comme il vit tous les assistants étonnés de cette prophétie, il déposa la couronne qu’il avait sur la tête, et jura qu’il ne la remettrait que lorsque l’événement aurait justifié sa prédiction : voilà, au rapport de Tite-Live, comment la chose se passa. César, après avoir rendu la liberté à toute la Thessalie, en considération de la victoire qu’il avait remportée, se mit à la poursuite de Pompée. Arrivé en Asie, il accorda la même grâce aux Cnidiens en faveur de Théopompe, auteur d’un recueil de mythologie, et déchargea tous les habitants de l’Asie du tiers des impôts. Il n’aborda à Alexandrie qu’après l’assassinat de Pompée ; et quand Théodote lui présenta la tête de ce grand homme, il détourna les yeux avec horreur ; et en recevant son cachet, il ne put retenir ses larmes, il combla de présents tous les amis de Pompée, qui, s’étant dispersés, après sa mort, dans la campagne, avaient été pris par le roi d’Égypte, et il se les attacha. Il écrivit à ses amis de Rome que le fruit le plus réel et le plus doux qu’il pût retirer de sa victoire était de sauver tous les jours quelques-uns de ceux de ses concitoyens qui avaient porté les armes contre lui.

Les historiens varient sur les motifs de la guerre d’Alexandrie : les uns disent que son amour pour Cléopâtre la lui fit entreprendre avec autant de honte pour sa réputation que de danger pour sa personne ; les autres en accusent les ministres du roi, et surtout l’eunuque Pothin, qui, jouissant auprès de Ptolémée du plus grand crédit, après avoir tué Pompée, avait chassé Cléopâtre, et tendait secrètement des embûches à César. Ce fut là, dit-on, ce qui détermina César à passer depuis ce temps-là les nuits dans les festins, pour veiller à sa sûreté. D’ailleurs, en public même, Pothin n’était plus supportable : il ne cessait de dire et de faire tout ce qui pouvait rendre César odieux et méprisable. Il donnait pour les soldats romains le pain le plus vieux et le plus gâté, et leur disait que, vivant aux dépens d’autrui, ils devaient s’en contenter, et prendre patience. Il ne faisait servir à la table même du roi que de la vaisselle de bois et de terre, sous prétexte que César avait reçu, pour gage d’une dette, toute la vaisselle d’or et d’argent. Le père du roi régnant avait en effet contracté envers César une dette de dix-sept millions cinq cent mille sesterces, dont César avait déjà remis aux enfants de ce prince sept millions cinq cent mille sesterces, et demandait les dix millions restant pour l’entretien de ses troupes. Pothin le pressait de partir pour aller terminer les affaires importantes qu’il avait, en l’assurant qu’à son retour il recevrait, avec les bonnes grâces du roi, tout l’argent qui lui était dû. César lui répondit qu’il ne prenait pas conseil des Égyptiens, et il manda secrètement à Cléopâtre de revenir. Elle partit surle-champ, et ne prit de tous ses amis que le seul Apollodore de Sicile ; elle se mit dans un petit bateau, et arriva de nuit devant le palais d’Alexandrie. Comme elle ne pouvait y entrer sans être reconnue, elle s’enveloppa dans un paquet de hardes, qu’Apollodore lia avec une courroie, et qu’il fit entrer chez César par la porte même du palais.