Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · Les Vies des hommes illustres · Vie de Sylla, paragraphes 36-38

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“Depuis ce temps-là, quand il écrivait aux Grecs, ou qu’il traitait avec eux d’affaires, il prenait le surnom d’Épaphrodite.”

Cependant Marius, ayant été pris, se donna lui-même la mort ; et Sylla, étant allé à Préneste, fit d’abord juger et exécuter chacun des habitants en particulier. Mais, trouvant ensuite que ces formalités lui prenaient trop de temps, il les fit tous rassembler dans un même lieu, au nombre de douze mille, et ils furent égorgés en sa présence. Il ne voulut faire grâce de la vie qu’à son hôte ; mais cet homme lui dit, avec une grandeur d’âme admirable, qu’il ne devrait jamais son salut au bourreau de sa patrie ; et, s’étant jeté au milieu de ses compatriotes, il se fit tuer avec eux. Lucius Catilina donna dans ces proscriptions un exemple inouï de cruauté. Avant que la guerre fût terminée, il avait tué son frère de sa propre main ; et quand Sylla eut commencé ses proscriptions, il le pria de mettre son frère au nombre des proscrits, comme s’il eût été vivant, ce que Sylla lui accorda volontiers. Catilina, pour reconnaître ce service, alla tuer un homme de la faction contraire, nommé Marcus Marius, et porta sa tête à Sylla, qui était dans la place publique sur son tribunal ; après quoi il alla froidement laver ses mains dégouttantes de sang dans le vase d’eau lustrale qui était près de là, placé à la porte du temple d’Apollon.

Après tant de meurtres, rien ne révolta davantage que de voir Sylla se nommer lui-même dictateur, et rétablir pour lui une dignité qui était suspendue à Rome depuis cent vingt ans. Il se fit donner une abolition générale du passé, et, pour l’avenir, le droit de vie et de mort, le pouvoir de confisquer les biens, de partager les terres, de bâtir des villes, d’en détruire d’autres, d’ôter et de donner les royaumes à son gré. Il vendait à l’encan les biens qu’il avait confisqués ; du haut de son tribunal, il présidait lui-même à ces ventes, mais avec tant d’insolence et de despotisme, que les adjudications qu’il en faisait étaient encore plus odieuses que la confiscation même. Des courtisanes, des musiciens, des farceurs, des affranchis, qui étaient les plus scélérats des hommes recevaient des pays entiers, ou tous les revenus d’une ville. Il alla jusqu’à enlever des femmes à leurs maris, pour les faire épouser à d’autres malgré elles. Comme il ambitionnait l’alliance du grand Pompée, il l’obligea de répudier sa femme, pour lui faire épouser Émilia, fille de Scaurus et de Métella, femme de Sylla, qu’il arracha à Manius Glabrio, quoiqu’elle fût enceinte ; mais elle mourut en couches dans la maison de Pompée. Lucrétius Ofella, celui qui avait pris Marius dans Préneste, s’était mis sur les rangs pour le consulat. Sylla lui fit dire d’abord de se désister de sa poursuite. Lucrétius, qui se voyait soutenu par le peuple, se rendit sur la place, et continua sa brigue. Sylla envoya un des centurions qui étaient toujours autour de lui, et le fit tuer, pendant qu’assis sur son tribunal, dans le temple de Castor et de Pollux, il regardait d’en haut le meurtre. Le peuple, en tumulte, se saisit du centurion, et le mena devant le tribunal. Sylla fit faire silence, déclara que c’était par son ordre que ce meurtre avait été commis, et qu’on eût à laisser le centurion tranquille.

Son triomphe, qui eut lieu vers ce temps-là, fut un des plus imposants par la magnificence et par la nouveauté des dépouilles des rois d’Asie ; mais ce qui en fit le plus bel ornement et le spectacle le plus touchant, ce fut le grand nombre de bannis qui l’accompagnaient. Les premiers et les plus illustres personnages de Rome suivaient son char, couronnés de fleurs, et appelaient Sylla leur sauveur et leur père, à qui ils devaient leur retour dans leur patrie, et la satisfaction de revoir leurs enfants et leurs femmes. Quand la pompe du triomphe fut terminée, il fit, dans l’assemblée du peuple, l’apologie de sa conduite, et rappela avec plus de soin les faveurs de la fortune que ses belles actions ; il finit par ordonner qu’on lui donnât à l’avenir le surnom d’Heureux, Felix dans la langue latine. Depuis ce temps-là, quand il écrivait aux Grecs, ou qu’il traitait avec eux d’affaires, il prenait le surnom d’Épaphrodite. Les trophées qu’on voit encore aujourd’hui dans la Béotie portent cette inscription : LUCIUS CORNELIUS SYLLA EPAPHRODITUS. Métella, sa femme, étant accouchée d’un fils et d’une fille, il nomma le fils Faustus et la fille Fausta, noms qui, chez les Romains, désignent ce qui est heureux et de bon augure. Mais rien ne prouve davantage qu’il avait bien plus de confiance en son bonheur qu’en ses exploits que de le voir, après avoir égorgé tant de milliers de citoyens, après avoir fait tant et de si grands changements dans la république, se démettre volontairement de la dictature, et rendre au peuple les élections consulaires. II ne fut pas présent aux comices ; mais il se tint tranquillement sur la place, confondu dans la foule, et se livrant à quiconque aurait voulu l’arrêter pour lui faire rendre compte de sa conduite. Dans cette élection, il vit nommer consul, contre son avis, un homme audacieux, et son ennemi déclaré, qui le fut bien moins pour son mérite personnel que par la faveur de Pompée, que le peuple voulait obliger. Sylla, rencontrant Pompée qui s’en retournait tout glorieux de sa victoire, l’appela. « Jeune homme, lui dit-il, c’est de votre part un grand trait de politique que d’avoir fait nommer consul, avant Catulus, le plus sage de nos citoyens, un homme aussi emporté que Lépidus ; mais prenez garde de vous endormir, car vous avez donné des forces contre vous-même à l’adversaire le plus dangereux. Cette parole de Sylla eut l’air d’une prophétie : car Lépidus ne tarda pas à signaler son audace, et à prendre les armes contre Pompée.