Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · Les Vies des hommes illustres · Vie de Cicéron, paragraphes 78-80

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“Ils dressèrent une liste de plus de deux cents citoyens dont ils avaient arrêté la mort.”

Voilà les causes qu'on a données de son affection pour ce jeune homme : mais les véritables motifs de cet attachement furent d'abord sa haine contre Antoine ensuite son caractère, qui, toujours faible contre les honneurs, lui donna ce goût pour César, dans l'espérance qu'il ferait servir au bien de la république la puissance de ce jeune homme, qui d'ailleurs faisait de son côté tout son possible pour s'insinuer dans l'amitié de Cicéron, et l'appelait même son père. Brutus, indigné de cette conduite, lui en fait les plus vifs reproches dans ses lettres à Atticus : il y dit que Cicéron, en flattant César par la peur qu'il a d'Antoine, ne laisse aucun lieu de douter qu'il cherche moins à rendre à sa patrie la liberté, qu'à se donner à lui-même un maître doux et humain. Cependant Brutus ayant trouvé le fils de Cicéron à Athènes, où il suivait les écoles des philosophes, le prit avec lui, le chargea d'un commandement, et lui dut plusieurs de ses succès. Jamais Cicéron n'avait joui d'une plus grande autorité dans Rome disposant de tout en maître, il vint à bout de chasser Antoine, et de soulever tous les esprits contre lui ; il envoya même les deux consuls Hirtius et Pansa pour lui faire la guerre, et persuada le sénat de décerner au jeune César les licteurs armés de faisceaux, et toutes les marques du commandement, parce qu'il combattait pour la patrie.

Mais après qu'Antoine eut été défait, et les deux consuls tués, les deux armées qu'ils commandaient s'étant réunies à César, le sénat, qui craignit ce jeune homme, dont la fortune devenait si brillante, décerna aux troupes qui le suivaient des honneurs et des récompenses, dans la vue d'abattre sa puissance, sous prétexte que depuis la défaite d'Antoine la république n'avait plus besoin d'armée. César, alarmé de cette mesure, envoya secrètement quelques personnes à Cicéron, pour l'engager, par leurs prières, à se faire nommer consul avec César ; l'assurant qu'il disposerait à son gré des affaires, et qu'il gouvernerait un jeune homme qui ne désirait que le titre et les honneurs attachés à cette dignité. César avoua depuis que, craignant de se voir abandonné de tout le monde par le licenciement de son armée, il avait mis à propos en jeu l'ambition de Cicéron, et l'avait porté à demander le consulat, en lui promettant de l'aider de son crédit et de ses sollicitations dans les comices.

Ce fut surtout dans cette occasion que Cicéron, malgré l'expérience de l'âge, dupé par un jeune homme, appuya si fortement sa brigue, qu'il lui donna tout le sénat. Il en fut blâmé sur-le-champ par ses amis, et il ne tarda pas lui-même à reconnaître qu'il s'était perdu, et qu'il avait sacrifié la liberté du peuple. César, dont le consulat avait fort augmenté la puissance, ne s'embarrassa plus de Cicéron ; il se lia avec Antoine et Lépidus ; et, réunissant tous trois leurs forces, ils partagèrent entre eux l'empire, comme si ce n'eût été qu'un simple héritage. Ils dressèrent une liste de plus de deux cents citoyens dont ils avaient arrêté la mort. La proscription de Cicéron donna lieu à la plus vive dispute. Antoine ne voulait se prêter à aucun accommodement, que Cicéron n'eût péri le premier. Lépidus appuyait sa demande, et César résistait à l'un et à l'autre. Ils passèrent trois jours, près de la ville de Bologne, dans des conférences secrètes, et s'abouchaient dans un endroit entouré d'une rivière qui séparait les deux camps. César fit, dit-on, les deux premier jours, la plus vive défense pour sauver Cicéron ; mais enfin il céda le troisième jour, et l'abandonna. Ils obtinrent chacun, par des sacrifices respectifs, ce qu'ils désiraient : César sacrifia Cicéron ; Lépidus, son propre frère Paulus ; et Antoine, son oncle maternel Lucius César : tant la colère et la rage, étouffant en eux tout sentiment d'humanité, prouvèrent qu'il n'est point d'animal féroce plus cruel que l'homme, quand il a le pouvoir d'assouvir sa passion !