Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · Les Vies des hommes illustres · Vie de César, paragraphes 70-71

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“» Il faisait entendre par là que la vertu de Brutus le rendait digne de régner ; mais que pour régner, il ne deviendrait pas ingrat et criminel.”

Après avoir ainsi mécontenté tous les ordres de la ville, il fit encore aux tribuns du peuple un outrage sanglant. On célébrait la fête des Lupercales, qui, selon plusieurs écrivains, fut anciennement une fête de bergers, et a beaucoup de rapport avec la fête des Lyciens en Arcadie. Ce jour-là, les jeunes gens des premières maisons de Rome, et la plupart des magistrats, courent nus par la ville, armés de bandes de cuir qui ont tout leur poil, et dont ils frappent, en s’amusant, toutes les personnes qu’ils rencontrent. Les femmes même les plus distinguées par leur naissance vont au-devant d’eux, et tendent la main à leurs coups, comme les enfants dans les écoles ; elles sont persuadées que c’est un moyen sûr pour les femmes grasses d’accoucher heureusement et, pour celles qui sont stériles, d’avoir des enfants. César assistait à cette fête, assis dans la tribune sur un siège d’or, et vêtu d’une robe de triomphateur. Antoine, en sa qualité de consul, était un de ceux qui figuraient dans cette course sacrée. Quand il arriva sur la place publique, et que la foule se fut ouverte pour lui donner passage, il s’approcha de César et lui présenta un diadème enlacé d’une branche de laurier. Cette tentative n’excita, qu’un battement de mains faible et sourd, qui avait l’air de venir de gens apostés ; César repoussa la main d’Antoine, et à l’instant tout le peuple applaudit, Antoine lui présenta une seconde fois le diadème, et très peu de personnes battirent des mains ; César le repoussa encore, et la place retentit d’applaudissements universels. Convaincu, par cette double épreuve, des dispositions du peuple, il se lève, et donne ordre qu’on porte ce diadème au Capitole. Quelques jours après, on vit ses statues couronnées d’un bandeau royal : deux tribuns du peuple, Flavius et Marcellus, allèrent sur les lieux, et arrachèrent ces diadèmes. Les premiers qu’ils rencontrèrent de ceux qui avaient salué César roi, ils les firent arrêter et conduire en prison. Le peuple suivait ces magistrats en battant des mains et les appelait des Brutus, parce que anciennement Brutus avait mis fin à l’autorité monarchique, et transféré le pouvoir souverain des rois au sénat et au peuple. César, transporté de colère, priva les tribuns de leur charge, et en se plaignant d’eux publiquement il ne craignit pas d’insulter le peuple lui-même en les appelant, à plusieurs reprises, des brutes et des cuméens.

Cet événement attira sur Brutus les regards de la multitude ; il passait pour être, du côté paternel, un descendant de l’ancien Brutus, et par sa mère il était de la famille Servilia, autre maison non moins illustre : il était d’ailleurs neveu et gendre de Caton, et devait naturellement désirer la ruine de la monarchie ; mais les honneurs et les bienfaits qu’il avait reçus de César émoussaient ce désir et l’empêchaient de se porter à la détruire. Non content de lui avoir donné la vie après la bataille de Pharsale et la fuite de Pompée, et d’avoir, à sa prière, sauvé plusieurs de ses amis, César lui avait encore témoigné la plus grande confiance, en lui conférant cette année même la préture la plus honorable, et le désignant consul pour quatre ans après ; il lui donnait la préférence sur Cassius, son compétiteur, quoiqu’il avouât que Cassius apportait de meilleurs titres, mais qu’il ne pouvait le faire passer avant Brutus : aussi, lorsqu’on le lui dénonça comme engagé dans la conjuration qui se tramait déjà, il n’ajouta pas foi à cette accusation ; et se prenant la peau du corps avec la main : « Ce corps, dit-il, attend Brutus. » Il faisait entendre par là que la vertu de Brutus le rendait digne de régner ; mais que pour régner, il ne deviendrait pas ingrat et criminel. Cependant ceux qui désiraient un changement, et qui avaient les yeux fixés sur Brutus seul, ou du moins sur lui plus que sur tout autre, n’osaient pas, à la vérité, lui en parler ouvertement ; mais la nuit ils couvraient le tribunal et le siège où il rendait la justice comme prêteur de billets conçus la plupart en ces termes : « Tu dors, Brutus ! Tu n’es pas Brutus ! » Cassius, qui s’aperçut que ces reproches réveillaient insensiblement en Brutus un vif désir de gloire, le pressa lui-même beaucoup plus qu’il n’avait fait encore ; car il avait contre César des motifs particuliers de haine, que nous ferons connaître dans la vie de Brutus. Aussi César, qui avait des soupçons sur son compte, dit-il un jour à ses amis : « Que croyez-vous que projette Cassius ? Pour moi, il ne me plaît guère, car je le trouve bien pâle. » Une autre fois on accusait auprès de lui Antoine et de Dolabella de tramer quelques nouveautés. « Ce n’est pas, dit-il, ces gens si gras et si bien peignés que je redoute ; je crains plutôt ces hommes si pâles et si maigres. » Il désignait Brutus et Cassius.