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“Mais, insensible à tout ce qu’on disait de lui, il se piquait de mépriser la gloire et de braver l’infamie.”
Il nous reste une oraison de ce Phéax contre Alcibiade, dans laquelle, entre plusieurs autres reproches, il lui impute de s’être servi pour son propre usage, et comme s’ils lui eussent appartenu, des vases d’or et d’argent de la république, de ceux même qu’on portait en pompe aux cérémonies solennelles.
Il y avait à Athènes un certain Hyperbolus, du bourg de Périthoïde, dont Thucydide lui-même parle comme d’un méchant homme, qui, sur les théâtres, fournissait chaque jour aux poètes comiques une ample matière de railleries. Mais, insensible à tout ce qu’on disait de lui, il se piquait de mépriser la gloire et de braver l’infamie. Ce qui n’était en lui qu’une impudence et une lâcheté passait auprès de certaines gens pour force et pour audace. Il ne plaisait à personne ; mais le peuple se servait souvent de lui, lorsqu’il voulait humilier ou calomnier les citoyens élevés en dignité. Dans cette circonstance le peuple, à son instigation, allait prononcer le ban de l’ostracisme, peine qu’il emploie ordinairement contre le citoyen qui a le plus de réputation et d’autorité, et qu’il bannit de la ville, moins pour calmer ses craintes que pour soulager son envie. Comme il paraissait certain que le bannissement frapperait un des trois rivaux, Alcibiade réunit les divers partis ; et, ayant pris ses mesures avec Nicias, il fit tomber l’ostracisme sur Hyperbolus. D’autres disent que ce ne fut pas avec Nicias, mais avec Phéax qu’il se concerta, et que, s’étant réuni à sa faction, il fit chasser Hyperbolus, qui était bien éloigné de s’y attendre ; car jamais aucun homme de basse extraction ou sans crédit n’avait été condamné à cette sorte de bannissement, comme le témoigne Platon le poète comique, lorsqu’il dit de cet Hyperbolus :
Ses mœurs lui méritaient d’être banni d’Athène ;
Mais il était trop vil pour cette noble peine :
Pour de tels scélérats nos illustres aïeux
N’inventèrent jamais cet exil glorieux.
Nous en avons parlé ailleurs plus au long.
Alcibiade n’était pas moins jaloux de l’admiration que les ennemis avaient pour Nicias, que des honneurs qu’il recevait de ses concitoyens. Quoiqu’il y eût entre Alcibiade et les Lacédémoniens une liaison d’hospitalité, et qu’il eût eu le plus grand soin des Spartiates que les Athéniens avaient pris à Pylos, cependant les Lacédémoniens, qui devaient surtout à Nicias la paix et la liberté de leurs prisonniers, lui témoignaient beaucoup plus d’affection qu’à Alcibiade ; et l’on disait parmi les Grecs que Périclès avait allumé la guerre, et que Nicias l’avait éteinte ; la plupart même appelaient cette paix la paix de Nicias. Alcibiade, qui voyait avec autant de chagrin que d’envie ce succès de son rival, résolut de rompre le traité. D’abord ayant su que les Argiens, qui haïssaient et craignaient les Spartiates, cherchaient à s’en séparer, il leur donna secrètement l’espérance d’être soutenus par les Athéniens ; et, soit par lui-même, soit par des émissaires, il encourageait sous main les principaux d’entre le peuple à ne rien craindre et à ne pas céder aux Lacédémoniens, mais à se tourner vers les Athéniens, à attendre qu’un repentir, qui ne pouvait pas être bien éloigné, leur fît rompre une paix désavantageuse. Lorsque ensuite les Spartiates eurent fait alliance avec les Béotiens, et eurent remis aux Athéniens le fort de Panacte tout démantelé, quoiqu’ils se fussent obligés à le rendre avec toutes ses fortifications, Alcibiade, voyant les Athéniens irrités de ce manque de foi, travailla à les aigrir davantage. En même temps il attaqua Nicias, et anima le peuple contre lui par des accusations qui n’étaient pas sans vraisemblance : il lui imputait de n’avoir pas voulu, pendant qu’il commandait l’armée, faire prisonniers de guerre les Spartiates qu’on avait laissés dans l’île de Sphactérie, et, après que d’autres les eurent pris, de les avoir relâchés et rendus, pour faire plaisir aux Lacédémoniens. Il ajoutait que Nicias, quoiqu’il fût leur ami, n’avait pas empêché leur ligue avec les Béotiens et les Corinthiens ; tandis qu’il ne laissait aucun peuple de la Grèce suivre son inclination pour s’allier avec les Athéniens, à moins que les Spartiates n’y consentissent.