Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · Les Vies des hommes illustres · Vie de Sylla, paragraphe 25

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“Métella sa femme, s’étant dérobée avec peine à leur fureur, elle et ses enfants, vint lui apprendre que sa maison et ses terres avaient été incendiées par ses ennemis, et le conjura d’aller secourir ceux qui étaient restés à Rome.”

Quand les deux armées furent campées assez près l’une de l’autre, Archélaüs se tint tranquille dans ses retranchements ; et Sylla fit tirer des tranchées en divers endroits de la plaine, afin d’ôter aux ennemis l’avantage que leur aurait donné cette campagne spacieuse, dont le terrain ferme était si propre aux mouvements de la cavalerie, et de les repousser du côté des marais. Les Barbares, indignés de ces travaux, n’eurent pas plus tôt obtenu de leurs généraux la permission de tomber sur les travailleurs, que, courant à eux avec impétuosité, ils les dissipèrent, et mirent en fuite les troupes qui les soutenaient. Sylla, sautant à bas de son cheval, et saisissant une enseigne, pousse aux ennemis à travers les fuyards. «Romains, leur dit-il, il me sera glorieux de mourir ici ; pour vous, quand on vous demandera où vous avez abandonné votre général, souvenez-vous de répondre que c’est à Orchomène. » Cette parole leur fit tourner tête sur-le-champ ; et deux cohortes de l’aile droite étant venues à leur secours, il les mena contre l’ennemi, qu’il obligea de prendre la fuite. Après avoir fait reculer un peu ses soldats pour prendre de la nourriture, il les employa de nouveau à faire des tranchées pour environner le camp des ennemis, qui revinrent en meilleur ordre qu’auparavant. Ce fut à cette attaque que Diogène, fils de la femme d’Archélaüs, périt, en combattant à l’aile droite avec beaucoup de valeur. Leurs gens de traits, vivement pressés par les Romains, et n’ayant pas assez d’espace pour faire usage de leurs arcs, prenaient leurs flèches à pleines mains en guise d’épées, et en frappaient les Romains. Repoussés enfin jusque dans leurs retranchements, ils y passèrent une nuit cruelle, à cause du grand nombre de leurs morts et de leurs blessés. Le lendemain, Sylla ramena ses troupes vers le camp des ennemis, pour continuer les tranchées, Les Barbares étant allés en plus grand nombre charger les travailleurs, il tomba sur eux si rudement, qu’il les mit en fuite ; leur frayeur s’étant communiquée à ceux du camp, personne n’osa y rester pour le défendre, et Sylla l’emporta d’emblée. Il y fit un si grand carnage, que les marais furent teints de sang, et le lac rempli de morts ; encore aujourd’hui, près de deux cents ans après, cette bataille, on trouve souvent des arcs de ces Barbares, des casques, des pièces de cuirasses, des épées et d’autres armes, enfoncées dans la bourbe. Tel est le récit que les historiens font des événements qui eurent lieu près de Chéronée et d’Orchomène.

Cependant, à Rome, Carbon et Cinna traitaient avec tant d’injustice et de cruauté les personnes les plus considérables, qu’un grand nombre d’elles, pour échapper à leur tyrannie, cherchèrent un asyle dans le camp de Sylla, comme dans un port assuré, et qu’en peu de temps il eut autour de lui une espèce de sénat. Métella sa femme, s’étant dérobée avec peine à leur fureur, elle et ses enfants, vint lui apprendre que sa maison et ses terres avaient été incendiées par ses ennemis, et le conjura d’aller secourir ceux qui étaient restés à Rome. Ces nouvelles jetèrent Sylla dans une grande perplexité. Il ne pouvait se résoudre à laisser sa patrie en proie à tant de maux. Mais comment partir avant d’avoir achevé une entreprise aussi importante que la guerre de Mithridate ? Comme il flottait dans cette irrésolution, un marchand de Délium, nonmmé Archélaüs, vint secrètement de la part d’Archélaüs, général de Mithridate, lui porter quelque espérance de paix. Cette ouverture lui fit tant de plaisir, qu’il se hâta d’aller en personne s’aboucher avec lui. Leur entrevue se fit sur le bord de la mer, près de Délium, où l’on voit un temple d’Apollon. Archélaüs parla le premier, et proposa au général romain d’abandonner l’Asie et le Pont, et de s’en aller à Rome terminer la guerre civile, lui offrant pour cela, de la part de son prince, autant d’argent, de vaisseaux et de troupes qu’il en aurait besoin. Sylla, prenant la parole, lui conseilla de quitter Mithridate, de se faire roi à sa place, en devenant l’allié des Romains, et de lui livrer toute la flotte. Archélaüs ayant rejeté avec horreur cette trahison : « Eh quoi ! Archélaüs, reprit Sylla, vous qui êtes Cappadocien, et l’esclave, ou, si vous l’aimez mieux, l’ami d’un roi barbare, vous ne pouvez supporter une proposition honteuse au prix de tant de biens que je vous offre ; et à moi, qui suis général des Romains, à moi, Sylla, vous osez me proposer une trahison ! comme si vous n’étiez pas cet Archélaüs qui vous êtes enfui de Chéronée avec une poignée de soldats, reste de cent vingt mille combattants que vous y aviez amenés ; qui vous êtes caché pendant deux jours dans les marais d’Orchomène, laissant la Béotie jonchée de tant de morts, qu’elle est presque inaccessible.» A cette réplique, Archélaüs changea de langage ; et, s’humiliant devant Sylla, il le supplia de mettre fin à cette guerre, et d’accorder la paix à Mithridate. Sylla, content de sa soumission, la fit aux conditions suivantes : Mithridate devait renoncer à l’Asie et à la Paphlagonie ; restituer la Bithynie à Nicomède, et la Cappadoce à Ariobarzane ; payer aux Romains deux mille talents, et leur livrer soixante-dix galères parfaitement équipées. De son côté, Sylla garantissait à Mithridate la possession de ses autres états, et lui assurait le titre d’allié du peuple romain.