Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · Les Vies des hommes illustres · Vie de César, paragraphes 41-43

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“Ces nouvelles portées à Rome causèrent beaucoup de joie à ceux qui y étaient restés, et plusieurs de ceux qui en avaient fui y retournèrent.”

La prise d’Ariminium ouvrit, pour ainsi dire, toutes les portes de la guerre et sur terre et sur mer ; et César, en franchissant les limites de son gouvernement, parut avoir transgressé toutes les lois de Rome. Ce n’était pas seulement, comme dans les autres guerres, des hommes et des femmes qu’on voyait courir éperdus dans toute l’Italie ; les villes elles-mêmes semblaient s’être arrachées de leurs fondements pour prendre la fuite, et se transporter d’un lieu dans un autre ; Rome elle-même se trouva comme inondée d’un déluge de peuples qui s’y réfugiaient de tous les environs ; et dans une agitation, dans une tempête si violente, il n’était plus possible à aucun magistrat de la contenir par la raison ni par l’autorité ; elle fut sur le point de se détruire par ses propres mains. Ce n’était partout que des passions contraires et des ni mouvements convulsifs ; ceux mêmes qui applaudissaient à l’entreprise de César ne pouvaient se tenir tranquilles : comme ils rencontraient à chaque pas des gens qui en étaient affligés et inquiets (ce qui arrive toujours dans une grande ville), ils les insultaient avec fierté, et les menaçaient de l’avenir. Pompée, déjà assez étonné par lui-même, était encore plus troublé par les propos qu’on lui tenait de toutes parts : il était puni avec justice, lui disaient les uns, d’avoir agrandi César contre lui-même et contre la république ; les autres l’accusaient d’avoir rejeté Ies conditions raisonnables auxquelles César avait consenti de se réduire, et de l’avoir livré aux outrages de Lentulus. Favonius même osa lui dire de frapper enfin du pied la terre, parce qu’un jour Pompée, en parlant de lui-même en plein sénat dans les termes les plus avantageux, avait déclaré aux sénateurs qu’ils ne devaient s’embarrasser de rien, ni s’inquiéter des préparatifs de la guerre ; que dès que César se serait mis en marche, il n’aurait qu’à frapper la terre du pied, et qu’il remplirait de légions toute l’Italie.

Pompée était encore supérieur à César par le nombre de ses troupes ; mais il n’était pas le maître de suivre ses propres sentiments ; les fausses nouvelles qu’on lui apportait, les terreurs qu’on ne cessait de lui inspirer, comme si l’ennemi eût été déjà aux portes de Rome et maître de tout, l’obligèrent enfin de céder au torrent, et de se laisser entraîner à la fuite générale. Il déclara que le tumulte était dans la ville, et il l’abandonna, en ordonnant au sénat de le suivre, et intimant à tous ceux qui préféraient à la tyrannie leur patrie et la liberté, la défense d’y rester. Les consuls quittèrent Rome sans avoir fait les sacrifices qu’il était dans l’usage d’offrir aux dieux lorsqu’ils sortaient de la ville ; la plupart des sénateurs prirent aussi la fuite, saisissant, en quelque sorte, ce qu’ils trouvaient chez eux sous leurs mains, comme s’ils l’eussent enlevé aux ennemis : il y en eut même qui, d’abord très attachés à César, furent tellement troublés par la crainte que sans aucune nécessité ils se laissèrent emporter par le torrent des fuyards.

C’était un spectacle digne de pitié que de voir, dans une si terrible tempête, cette ville abandonnée, et semblable à un vaisseau sans pilote, flotter au hasard dans l’incertitude de son sort. Mais quelque déplorable que fût cette fuite, les Romains regardaient le camp de Pompée comme la patrie, et ils fuyaient Rome comme le camp de César. Labiénius lui-même, un des plus intimes amis de César, son lieutenant dans toute la guerre des Gaules, et qui l’avait toujours servi avec le plus grand zèle, quitta son parti et alla joindre Pompée. Cette désertion n’empêcha pas César de lui renvoyer son argent et ses équipages : il alla camper ensuite devant Corfinium, où Domitius commandait pour Pompée. Cet officier, qui désespérait de pouvoir défendre la ville, demanda du poison à un de ses esclaves, qui était médecin, et l’avala dans l’espérance de mourir promptement ; mais ayant bientôt appris avec quelle extrême bonté César traitait ses prisonniers, il déplora son malheur, et la précipitation avec laquelle il avait pris une détermination si violente. Son médecin le rassura, en lui disant que le breuvage qu’il lui avait donné n’était pas un poison mortel, mais un simple narcotique. Content de cette assurance, il se leva sur-le-champ, et alla trouver César, qui le reçut avec beaucoup d’amitié : cependant, peu de temps après, Domitius se rendit au camp de Pompée. Ces nouvelles portées à Rome causèrent beaucoup de joie à ceux qui y étaient restés, et plusieurs de ceux qui en avaient fui y retournèrent.

César prit à sa solde les troupes de Domitius ; et ayant prévenu ceux qui faisaient dans les villes des levées de soldats pour Pompée, il incorpora ces nouvelles recrues dans son armée. Devenu redoutable par ces renforts, il marcha contre Pompée ; mais celui-ci, ne jugeant pas à propos de l’attendre, se retira à Brunduse, d’où il fit d’abord partir les consuls pour Dyrrachium avec des troupes, et y passa lui-même bientôt après l’arrivée de César devant Brunduse. J’ai raconté ces faits en détail dans la vie de Pompée. César eût bien voulu le poursuivre ; mais il manquait de vaisseaux ; il s’en retourna donc à Rome, après s’être rendu maître, en soixante jours, de toute l’Italie, sans verser une goutte de sang. Il trouva la ville beaucoup plus calme qu’il ne l’avait espéré ; il parla avec beaucoup de douceur et de popularité à un grand nombre de sénateurs que la confiance y avait ramenés et les exhorta à députer vers Pompée, pour lui porter de sa part des conditions raisonnables. Aucun d’eux ne voulut accepter cette commission, soit qu’ils craignissent Pompée après l’avoir abandonné, soit qu’ils crussent que César ne parlait pas sincèrement, et que ce n’étaient de sa part que des paroles spécieuses. Le tribun Métellus voulut l’empêcher de prendre de l’argent dans le trésor public, et lui allégua des lois qui le défendaient. « Le temps des armes, lui dit César, n’est pas celui des lois : si tu n’approuves pas ce que je veux faire, retire-toi ; la guerre ne souffre pas cette liberté de parler. Quand après l’accommodement fait, j’aurai posé les armes, tu pourras alors haranguer tant que tu voudras. Au reste, ajouta-t-il, quand je parle ainsi, je n’use pas encore de tous mes droits, car vous m’appartenez par le droit de la guerre, toi et tous ceux qui, après vous être déclarés contre moi, êtes tombés entre mes mains. » En parlant ainsi à Métellus, il s’avança vers les portes du trésor ; et comme on ne trouvait pas les clefs, il envoya chercher des serruriers, et leur ordonna d’enfoncer les portes. Métellus voulut encore s’y opposer ; et plusieurs personnes louaient sa fermeté. César, prenant un ton plus haut, le menaça de le tuer s’il l’importunait encore. « Et tu sais, jeune homme, ajouta-t-il, qu’il m’est moins facile de le dire que de le faire. » Métellus, effrayé de ces dernières paroles, se retira, et tout de suite on fournit à César, sans aucune difficulté, tout l’argent dont il eut besoin pour faire la guerre.