Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · Les Vies des hommes illustres · Vie d’Alcibiade, paragraphes 49-55

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“Les principaux citoyens, témoins de tous ces excès, détestaient sa conduite, et ne pouvaient contenir leur indignation ; ils craignaient d’ailleurs cette licence et ce mépris des lois, comme des vices monstrueux qui semblaient tendre à la tyrannie.”

Malgré toutes ces actions d’une politique adroite, malgré tous ces discours, cette élévation d’esprit et cette habileté rares, Alcibiade menait la vie la plus voluptueuse, et affectait le plus grand luxe : il passait les journées entières dans la débauche et dans les plaisirs les plus criminels ; il s’habillait d’une manière efféminée, paraissait dans la place publique traînant de longs manteaux de pourpre, et se livrait aux plus folles dépenses. Quand il était sur mer, afin de coucher plus mollement, il faisait percer le plancher de son vaisseau, et suspendait son lit sur des sangles, au lieu de le poser sur des planches ; à l’armée, il avait un bouclier doré, où l’on ne voyait aucun des symboles que les Athéniens y mettaient ordinairement, mais un Amour qui portait la foudre. Les principaux citoyens, témoins de tous ces excès, détestaient sa conduite, et ne pouvaient contenir leur indignation ; ils craignaient d’ailleurs cette licence et ce mépris des lois, comme des vices monstrueux qui semblaient tendre à la tyrannie. Quant aux dispositions du peuple pour lui, Aristophane les a fort bien exprimées dans ce vers :

Il le hait, le désire, et ne peut s’en passer.

Ce poète ajoute, par une allusion plus piquante :

N’ayez pas dans vos murs de lion sanguinaire ;

Ou, si vous en avez, flattez son caractère.

À la vérité, ses largesses envers le peuple, ses dépenses excessives pour donner à la ville des spectacles et des jeux dont on n’eût pu surpasser la magnificence ; la gloire de ses ancêtres, le pouvoir de son éloquence, la beauté de sa personne, sa force de corps, son courage, son expérience dans la guerre, et tant d’autres qualités brillantes, faisaient supporter patiemment toutes ses fautes aux Athéniens, qui, toujours indulgents pour lui, les déguisaient sous des noms favorables, et les appelaient des traits de jeunesse, des écarts d’un bon naturel. Par exemple, il tint renfermé chez lui le peintre Agatharcus, jusqu’à ce qu’il eût peint sa maison ; après quoi il le renvoya comblé de présents. Un jour, il donna un soufflet à Tauréas, qui voulait rivaliser avec lui dans les jeux, et lui disputer la victoire. Il prit pour sa maîtresse une jeune Mélienne qui se trouvait parmi les prisonniers de guerre, et éleva l’enfant qu’il eut d’elle. Voilà ce qu’on appelait des traits d’un bon naturel. Il n’en fut pas moins cependant la principale cause du massacre de tous les jeunes Méliens, en consentant au décret qui l’ordonna. Le peintre Aristophon ayant peint Néméa qui tenait Alcibiade entre ses bras, tout le peuple accourut pour voir ce tableau, et le considérait avec plaisir ; mais les gens âgés ne voyaient pas sans indignation ce mépris formel des lois, qui les menaçait de la tyrannie. Aussi Archestrate disait-il avec raison que la Grèce n’eût pu supporter deux Alcilbiades. On dit aussi qu’un jour qu’il avait eu le plus grand succès dans l’assemblée, et qu’il retournait chez lui, reconduit avec honneur par tout le peuple, Timon le misanthrope, qui le rencontra, au lieu de se détourner et de chercher à l’éviter comme il faisait pour tout le monde, alla au contraire au-devant de lui, et, le prenant par la main : « Courage, mon fils, lui dit-il ; continue de t’agrandir ainsi ; car ta grandeur sera la perte de tout ce peuple. » Les uns ne firent que rire de ce propos ; d’autres chargèrent Timon d’injures ; quelques uns en furent vivement affectés : tant l’inégalité de ses mœurs rendait les opinions différentes sur son compte !

Périclès vivait encore lorsque les Athéniens conçurent le désir de conquérir la Sicile : peu de temps après sa mort, ils commencèrent à s’en occuper ; et, sous prétexte de faire alliance avec les peuples maltraités par les Syracusains, et de leur envoyer des secours, ils s’ouvraient le chemin à une expédition plus considérable. Mais personne plus qu’Alcibiade n’enflamma ce désir dans le cœur des Athéniens, et ne leur persuada plus vivement d’aller, non successivement et par parties, mais avec une grande flotte, soumettre l’île entière. Il faisait espérer au peuple de grands succès, et s’en promettait de plus grands pour lui-même : car les autres regardaient la conquête de la Sicile comme la fin de cette guerre, et lui, comme le commencement des projets qu’il avait conçus. Nicias, au contraire, sentant la difficulté de prendre Sycacuse, détournait le peuple de cette expédition. Mais Alcibiade, qui rêvait sans cesse la conquête de Carthage et de l’Afrique, qui de là passait en Italie, et s’emparait du Péloponnèse, ne faisait guère de la Sicile que le magasin de ses provisions de guerre. Les jeunes gens, enflés des espérances dont il les berçait, se rangeaient tous de son parti ; ils écoutaient avidement les choses merveilleuses que les vieillards leur racontaient sur cette expédition, et passaient, pour la plupart, des journées entières dans les gymnases et dans les lieux d’assemblée, à tracer sur la table la figure de la Sicile, le plan de Carthage et de l’Attique ; mais Socrate et Méton l’astrologue n’espéraient rien de bon pour Athènes de cette entreprise : le premier était averti sans doute par son génie familier ; le second, dirigé par sa raison, qui lui faisait craindre l’avenir, ou par les règles de la divination, confrefit le fou, et, prenant une torche allumée, il alla pour mettre le feu à sa maison. D’autres disent que, sans employer la feinte qu’on lui prête, il la brûla réellement pendant la nuit ; et que le lendemain, ayant paru sur la place, il conjura le peuple, en considération de cette perte, de dispenser son fils d’aller à la guerre, et, par cet expédient, il obtint ce qu’il voulait.