Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · Les Vies des hommes illustres · Vie d’Alcibiade, paragraphes 96-101

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“Ils les révoquèrent tous, excepté l’hiérophante Théodore, qui dit : « Pour moi, je ne l’ai point maudit, s’il n’a fait aucun mal à ville.”

Je fis lever l’arrêt de ton bannissement ;

C’est à moi que tu dois ce service important :

En scellant ton retour au sein de ta patrie,

Ma main a relevé ta dignité flétrie.

Le peuple s’étant assemblé, Alcibiade comparut devant lui ; et, après avoir déploré ses malheurs, après s’être plaint légèrement et avec modestie des Athéniens, il rejeta tout sur sa mauvaise fortune, sur un démon jaloux de sa gloire. Il parla ensuite avec assez d’étendue des espérances des ennemis, et exhorta le peuple à reprendre courage. Les Athéniens lui décernèrent des couronnes d’or, le déclarèrent généralissime sur terre et sur mer, le rétablirent dans tous ses biens et ordonnèrent aux eumolpides et aux hérauts de rétracter les malédictions qu’ils avaient prononcées contre lui par ordre du peuple. Ils les révoquèrent tous, excepté l’hiérophante Théodore, qui dit : « Pour moi, je ne l’ai point maudit, s’il n’a fait aucun mal à ville. »

Cependant, tandis qu’Alcibiade jouissait de cette brillante prospérité, quelques Athéniens n’étaient pas sans inquiétude en considérant l’époque de son retour. Il était entré dans le port le 24 du mois de Thargélion, jour où l’on célébrait, en l’honneur de Minerve, la fête Plunteria, dans laquelle les prêtres nommés Praxiergides font des mystères secrets, et voilent la statue de la déesse, après l’avoir dépouillée de tous ses ornements. De là vient que ce jour est mis au nombre des plus malheureux, et que, pendant sa durée, les Athéniens s’abstiennent de se livrer à toute affaire de quelque importance. Il semblait donc que la déesse ne reçût pas favorablement et avec plaisir Alcibiade, puisqu’elle se cachait comme pour l’éloigner d’elle. Cependant, tout lui ayant réussi au gré de ses désirs, et les cent galères qu’il devait commander étant prêtes, il fut seulement retenu par la louable ambition de célébrer les grands mystères. Depuis que les Lacédémoniens avaient fortifié Décélie, et qu’ils étaient maîtres des chemins qui conduisaient à Éleusis, la procession solennelle, qu’on avait été obligé de conduire par mer, n’avait pu être faite avec la pompe ordinaire, et l’on avait été forcé d’omettre les sacrifices, les danses, et plusieurs autres cérémonies qu’on a coutume de faire dans la voie Sacrée, lorsqu’on porte à Éleusis la statue d’Iacchus. Alcibiade crut donc qu’il ferait une chose aussi pieuse envers les dieux qu’honorable aux yeux des hommes, s’il rendait aux mystères leur solennité accoutumée, en conduisant la procession par terre et l’accompagnant avec ses troupes pour la défendre contre les ennemis. Il pensait qu’Agis ferait un grand tort à sa réputation et à sa gloire, s’il la laissait passer tranquillement ; ou que lui-même, en cas qu’il éprouvât de sa part quelque opposition, trouverait une occasion de signaler sa valeur à la vue de sa patrie, en présence de tous ses concitoyens, en soutenant contre lui un combat qu’un motif si noble et saint rendrait agréable aux dieux. Cette résolution prise, il en fit part aux eumolpides et aux hérauts, plaça des sentinelle sur les hauteurs, et, dès la pointe du jour, envoya des coureurs à la découverte. Ensuite, prenant avec lui les prêtres, les initiés et ceux qui les initient, et les couvrant de ses troupes en armes, il les conduisit en bon ordre et dans un grand silence. C’était le spectacle le plus auguste et le plus digne des dieux que cette expédition religieuse, qui fit dire à tous ceux qui ne portaient pas envie à Alcibiade qu’il remplissait, dans cette occasion, le ministère de grand-prêtre autant que celui de général. Aucun des ennemis n’osa remuer, et il ramena toute la procession en sûreté dans la ville. Ce succès lui enfla le courage, et donna tant de confiance à ses troupes, qu’elles se crurent invincibles tant qu’elles l’auraient pour chef. Alcibiade gagna tellement par cette conduite l’affection des pauvres et des dernières classes du peuple, qu’ils coururent le plus violent désir de l’avoir pour roi, et que quelques uns même allèrent jusqu’à lui dire qu’il devait se mettre au-dessus de l’envie, abolir les décrets et les lois, écarter tous les hommes frivoles qui troublaient l’état par leur babil, et disposer de tout à son gré, sans s’embarrasser des calomniateurs. On ne sait pas quelles pensées il avait sur la tyrannie ; mais, les plus puissants d’entre les citoyens, craignant les suites de cette faveur populaire, pressèrent extrêmement son départ, en lui accordant tout ce qu’il voulut, et lui donnant les collègues qu’il demanda.