Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · Les Vies des hommes illustres · Vie d’Alcibiade, paragraphes 4-17

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“Voyez de ce garçon la démarche indolente ;”

Le fils de Clinias me dit en bégayant :

Regarde Théolus : sa tête a l’apparence

De celle d’un corbeau. Pour cette fois vraiment

Le fils de Clinias a mieux dit qu’il ne pense

— Archippus dit aussi, en se moquant du fils d’Alcibiade :

Voyez de ce garçon la démarche indolente ;

Voyez flotter les plis de sa robe traînante.

À son père il se pique en tout de ressembler,

Il est son vrai portrait, sa plus fidèle image,

Et, sur le moindre point cherchant à l’égaler,

Il allonge le cou, contrefait son langage.

Quant à ses mœurs, elles furent souvent inégales, et éprouvèrent de fréquentes variations ; suite naturelle des grandes circonstances où il se trouva, et des vicissitudes de sa fortune. De cette foule de passions vives et ardentes auxquelles il était sujet, celle qui domina le plus en lui fut une ambition démesurée, un amour de la supériorité qui s’annonça dès l’enfance, comme le prouvent les traits qu’on en rapporte. Un jour qu’il s’exerçait à la lutte, vivement pressé par son adversaire, et sur le point d’être renversé, il le mordit à la main, et lui fit lâcher prise : « Tu mords comme une femme, lui dit celui-ci. — Non, repartit Alcibiade, mais comme un lion. » Une autre fois, étant encore fort jeune, il jouait aux osselets dans une rue étroite. Comme il était en tour de les jeter, il voit venir une charrette chargée. D’abord il crie au conducteur d’arrêter, parce qu’il allait passer à l’endroit même où il devait, jouer. Cet homme grossier ne l’écoutant pas et avançant toujours, les autres enfants se retirèrent ; mais Alcibiade se jetant par terre en face des chevaux : « Passe maintenant si tu veux, » dit-il au charretier. Cet homme épouvanté fit reculer sa voiture, et les spectateurs effrayés coururent à Alcibiade en jetant de grands cris.

Quand il commença à fréquenter les écoles, il prit volontiers les leçons de divers maîtres ; mais il ne voulut jamais apprendre à jouer de la flûte, parce que ce talent lui paraissait méprisable et indigne d’un homme libre. Il disait que l’usage de l’archet et de la lyre n’altère point les traits du visage, et ne lui fait rien perdre de sa noblesse ; mais que la flûte déforme tellement la bouche et même la figure entière, qu’on est à peine reconnu de ses meilleurs amis. D’ailleurs, ajoutait-il, celui qui joue de la lyre peut s’accompagner de la voix et du chant ; mais la flûte ferme tellement la bouche du musicien, qu’elle lui interdit l’usage de la parole. Laissons donc, disait-il encore, laissons la flûte aux enfants des Thébains, qui ne savent pas parler ; mais nous, Athéniens, nous avons, comme disent nos pères, pour protecteurs et pour chefs Minerve et Apollon, dont l’une jeta loin d’elle la flûte, et l’autre écorcha celui qui en jouait. Par ces propos moitié sérieux, moitié plaisants, Alcibiade se délivra de cet exercice, et en détourna même tous ses camarades, qui furent bientôt informés qu’on louait Alcibiade de mépriser la flûte et de railler ceux qui en jouaient. Depuis, l’usage de cet instrument fut exclu du nombre des occupations honnêtes, et généralement regardé comme avilissant.

Dans le libelle qu’Antiphon publia contre Alcibiade, il rapporte que, dans son enfance il s’enfuit de la maison de ses tuteurs dans celle d’un nommé Démocratès, dont il était aimé. Ariphron voulait le faire crier à son de trompe, mais Périclès s’y opposa. « S’il est mort, disait-il, cette proclamation ne nous en apprendra la nouvelle qu’un jour plus tôt ; s’il est vivant, elle le déshonorera pour le reste de sa vie. » Antiphon lui reproche encore d’avoir, dans le gymnase de Sibyrtius, tué d’un coup de bâton un de ses esclaves. Mais doit-on ajouter foi à des imputations que cet auteur avoue lui-même n’avoir publiées que par la haine qu’il lui portait ? Déjà une foule de citoyens distingués s’empressaient autour d’Alcibiade et recherchaient son amitié ; mais on s’apercevait facilement que leur admiration pour les grâces de sa personne était le motif unique de leurs assiduités. Au contraire, l’amour que Socrate lui portait est un grand témoignage de la vertu et de l’heureux naturel de ce jeune Athénien. Il en voyait briller les traits dans sa grande beauté ; et craignant pour lui ses richesses, sa naissance, cette foule de citoyens, d’étrangers et d’alliés qui cherchaient à se l’attacher par leurs flatteries et leurs complaisances, il se crut appelé à le garantir de tant d’écueils, à empêcher par ses soins que cette plante ne laissât corrompre dans sa fleur le fruit qu’elle faisait espérer. Car Alcibiade était de tous les hommes celui que la fortune avait le plus environné et muni de ce qu’on appelle ses faveurs, pour le rendre impénétrable aux traits de la philosophie, et inaccessible aux aiguillons piquants de ses remontrances. Assiégé et amolli dès sa jeunesse par ceux qui ne cherchaient qu’à lui complaire pour l’éloigner du seul homme qui pût l’instruire et le corriger, il sut néanmoins par la bonté de son naturel reconnaître le mérite de Socrate ; il l’attira auprès de sa personne, et en écarta tous les hommes riches et puissants qui lui faisaient la cour. Il eut bientôt formé avec ce philosophe une liaison intime, et il écouta avec plaisir les discours d’un ami dont l’attachement n’avait pas pour objet une volupté honteuse et de lâches plaisirs ; mais qui voulait, en lui faisant connaître les imperfections de son âme, réprimer son orgueil et sa présomption.