Extrait de l’anthologie publique

La Rochefoucauld · Maximes et réflexions morales · Maximes, première partie, maximes 1 à 30 (éd. 1665)

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“Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions et de divers intérêts, que la fortune ou notre industrie savent disposer.”

Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions et de divers intérêts, que la fortune ou notre industrie savent disposer. L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs. Quelque découverte que l'on ait faite dans le pays de l'amour-propre, il y reste encore bien des terres inconnues. L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde. La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée de notre vie. La passion fait souvent un fou du plus habile, et rend souvent les plus sots habiles. Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions, mais celles qui en ont de plus grandes. La force et la faiblesse de l'esprit sont mal nommées; elles ne sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes. La modération ne peut avoir le mérite de combattre l'ambition et de la soumettre, car elle n'a jamais eu ce combat. La modération est la langueur et la paresse de l'âme, comme l'ambition en est l'activité et l'ardeur. Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui. La constance des sages n'est que l'art de renfermer leur agitation dans le cœur. Les condamnés à la mort ont quelquefois une constance qui n'est que la crainte de la mort. La philosophie triomphe aisément des maux passés et des maux à venir, mais les maux présents triomphent d'elle. Peu de gens connaissent la mort; on ne la souffre pas ordinairement par résolution, mais par stupidité et par coutume; et la plupart des hommes meurent parce qu'ils ne peuvent s'empêcher de mourir. Lorsque les grands hommes se laissent abattre par la longueur de leurs infortunes, ils font voir qu'ils ne les soutenaient que par la force de leur ambition, et non par celle de leur âme; et qu'à une grande vanité près, les héros sont faits comme les autres hommes. La clémence des princes n'est souvent qu'une politique pour gagner l'affection des peuples. La clémence dont on use envers les ingrats n'est souvent qu'une envie d'être loué de sa bonté. La modération des personnes heureuses vient du calme que la bonne fortune donne à leur humeur. L'orgueil est égal dans tous les hommes, et il n'y a de différence qu'aux moyens et à la manière de le mettre en jour. Il semble que la nature, qui a si sagement disposé les organes de notre corps pour nous rendre heureux, nous ait aussi donné l'orgueil pour nous épargner la douleur de connaître nos imperfections. La reconnaissance est comme la bonne foi des marchands: elle entretient le commerce; et nous ne payons pas parce qu'il est juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent. Tout le monde se plaint de sa mémoire, et personne ne se plaint de son jugement. On ne donne rien si libéralement que ses conseils. Plus on aime une maîtresse, plus on est près de la haïr. La vieillesse est un tyran qui défend, sur peine de la vie, tous les plaisirs de la jeunesse. La même fierté qui nous fait blâmer les défauts dont nous croyons être exempts, nous fait mépriser les bonnes qualités que nous n'avons pas. Le refus de la louange est un désir d'être loué deux fois. Le désir de mériter la louange de ce qu'on dit rend la conversation plus prudente. Le plus grand effort de l'amitié n'est pas de montrer nos défauts à un ami, mais de lui faire voir les siens.