Extrait de l’anthologie publique

Rousseau · Les Confessions · Livre V, paragraphes 28-31

6 min de lecture

“Elle ne prit pas tout à fait la chose avec la même simplicité que moi.”

J’avais quelques écolières aussi dans la bourgeoisie, et une entre autres qui fut la cause indirecte d’un changement de relation, dont j’ai à parler, puisque enfin je dois tout dire. Elle était fille d’un épicier, et se nommait mademoiselle Lard, vrai modèle d’une statue grecque, et que je citerais pour la plus belle fille que j’aie jamais vue, s’il y avait quelque véritable beauté sans vie et sans âme. Son indolence, sa froideur, son insensibilité allaient à un point incroyable. Il était également impossible de lui plaire et de la fâcher : et je suis persuadé que si l’on eût fait sur elle quelque entreprise, elle aurait laissé faire, non par goût, mais par stupidité. Sa mère, qui n’en voulait pas courir le risque, ne la quittait pas d’un pas. En lui faisant apprendre à chanter, en lui donnant un jeune maître, elle faisait tout de son mieux pour l’émoustiller ; mais cela ne réussit point. Tandis que le maître agaçait la fille, la mère agaçait le maître, et cela ne réussissait pas beaucoup mieux. Madame Lard ajoutait à sa vivacité naturelle toute celle que sa fille aurait dû avoir. C’était un petit minois éveillé, chiffonné, marqué de petite vérole. Elle avait de petits yeux très-ardents, et un peu rouges, parce qu’elle y avait presque toujours mal. Tous les matins, quand j’arrivais, je trouvais prêt mon café à la crème ; et la mère ne manquait jamais de m’accueillir par un baiser bien appliqué sur la bouche, et que par curiosité j’aurais bien voulu rendre à la fille, pour voir comment elle l’aurait pris. Au reste, tout cela se faisait si simplement et si fort sans conséquence, que quand M. Lard était là, les agaceries et les baisers n’en allaient pas moins leur train. C’était une bonne pâte d’homme, le vrai père de sa fille, et que sa femme ne trompait pas parce qu’il n’en était pas besoin.

Je me prêtais à toutes ces caresses avec ma balourdise ordinaire, les prenant tout bonnement pour des marques de pure amitié. J’en étais pourtant importuné quelquefois, car la vive madame Lard ne laissait pas d’être exigeante ; et si dans la journée j’avais passé devant la boutique sans m’arrêter, il y aurait eu du bruit. Il fallait, quand j’étais pressé, que je prisse un détour pour passer dans une autre rue, sachant bien qu’il n’était pas aussi aisé de sortir de chez elle que d’y entrer.

Madame Lard s’occupait trop de moi pour que je ne m’occupasse point d’elle. Ses attentions me touchaient beaucoup. J’en parlais à maman comme d’une chose sans mystère : et quand il y en aurait eu, je ne lui en aurais pas moins parlé ; car lui taire un secret de quoi que ce fût ne m’eût pas été possible ; mon cœur était ouvert devant elle comme devant Dieu. Elle ne prit pas tout à fait la chose avec la même simplicité que moi. Elle vit des avances où je n’avais vu que des amitiés ; elle jugea que madame Lard, se faisant un point d’honneur de me laisser moins sot qu’elle ne m’avait trouvé, parviendrait de manière ou d’autre à se faire entendre ; et, outre qu’il n’était pas juste qu’une autre femme se chargeât de l’instruction de son élève, elle avait des motifs plus dignes d’elle pour me garantir des pièges auxquels mon âge et mon état m’exposaient. Dans le même temps on m’en tendit un d’une espèce plus dangereuse, auquel j’échappai, mais qui lui fit sentir que les dangers qui me menaçaient sans cesse rendaient nécessaires tous les préservatifs qu’elle y pouvait apporter.

Madame la comtesse de Menthon, mère d’une de mes écolières, était une femme de beaucoup d’esprit, et passait pour n’avoir pas moins de méchanceté. Elle avait été cause, à ce qu’on disait, de bien des brouilleries, et d’une entre autres qui avait eu des suites fatales à la maison d’Antremont. Maman avait été assez liée avec elle pour connaître son caractère : ayant très-innocemment inspiré du goût à quelqu’un sur qui madame de Menthon avait des prétentions, elle resta chargée auprès d’elle du crime de cette préférence, quoiqu’elle n’eût été ni recherchée ni acceptée ; et madame de Menthon chercha depuis lors à jouer à sa rivale plusieurs tours, dont aucun ne réussit. J’en rapporterai un des plus comiques, par manière d’échantillon. Elles étaient ensemble à la campagne avec plusieurs gentilshommes du voisinage, et entre autres l’aspirant en question. Madame de Menthon dit un jour à un de ces messieurs que madame de Warens n’était qu’une précieuse, qu’elle n’avait point de goût, qu’elle se mettait mal, qu’elle couvrait sa gorge comme une bourgeoise. Quant à ce dernier article, lui dit l’homme, qui était un plaisant, elle a ses raisons, et je sais qu’elle a un gros vilain rat empreint sur le sein, mais si ressemblant, qu’on dirait qu’il court. La haine ainsi que l’amour rend crédule. Madame de Menthon résolut de tirer parti de cette découverte ; et un jour que maman était au jeu avec l’ingrat favori de la dame, celle-ci prit son temps pour passer derrière sa rivale, puis renversant à demi sa chaise elle découvrit adroitement son mouchoir : mais, au lieu du gros rat, le monsieur ne vit qu’un objet fort différent, qu’il n’était pas plus aisé d’oublier que de voir ; et cela ne fit pas le compte de la dame.