Extrait de l’anthologie publique

Rousseau · Les Confessions · Livre V, paragraphes 56-58

7 min de lecture

“Mais ce projet, dont l’exécution m’eût probablement jeté dans la botanique, pour laquelle il me semble que j’étais né, manqua par un de ces coups inattendus qui renversent les desseins les mieux concertés.”

Mais ce projet, dont l’exécution m’eût probablement jeté dans la botanique, pour laquelle il me semble que j’étais né, manqua par un de ces coups inattendus qui renversent les desseins les mieux concertés. J’étais destiné à devenir par degrés un exemple des misères humaines. On dirait que la Providence, qui m’appelait à ces grandes épreuves, écartait de sa main tout ce qui m’eût empêché d’y arriver. Dans une course qu’Anet avait fait au haut des montagnes pour aller chercher du génipi, plante rare qui ne croît que sur les Alpes, et dont M. Grossi avait besoin, ce pauvre garçon s’échauffa tellement qu’il gagna une pleurésie dont le génipi ne put le sauver, quoiqu’il y soit, dit-on, spécifique ; et, malgré tout l’art de Grossi, qui certainement était un très-habile homme, malgré les soins infinis que nous prîmes de lui, sa bonne maîtresse et moi, il mourut le cinquième jour entre nos mains, après la plus cruelle agonie, durant laquelle il n’eut d’autres exhortations que les miennes ; et je les lui prodiguai avec des élans de douleur et de zèle qui, s’il était en état de m’entendre, devaient être de quelque consolation pour lui. Voilà comment je perdis le plus solide ami que j’eus en toute ma vie : homme estimable et rare en qui la nature tint lieu d’éducation, qui nourrit dans la servitude toutes les vertus des grands hommes, et à qui peut-être il ne manqua, pour se montrer tel à tout le monde, que de vivre et d’être placé.

Le lendemain, j’en parlais avec maman dans l’affliction la plus vive et la plus sincère, et, tout d’un coup, au milieu de l’entretien, j’eus la vile et indigne pensée que j’héritais de ses nippes, et surtout d’un bel habit noir qui m’avait donné dans la vue. Je le pensai, par conséquent je le dis ; car près d’elle c’était pour moi la même chose. Rien ne lui fit mieux sentir la perte qu’elle avait faite que ce lâche et odieux mot, le désintéressement et la noblesse d’âme étant des qualités que le défunt avait éminemment possédées. La pauvre femme, sans rien répondre, se tourna de l’autre côté et se mit à pleurer. Chères et précieuses larmes ! elles furent entendues et coulèrent toutes dans mon cœur ; elles y lavèrent jusqu’aux dernières traces d’un sentiment bas et malhonnête. Il n’y en est jamais entré depuis ce temps-là.

Cette perte causa à maman autant de préjudice que de douleur. Depuis ce moment, ses affaires ne cessèrent d’aller en décadence. Anet était un garçon exact et rangé, qui maintenait l’ordre dans la maison de sa maîtresse. On craignait sa vigilance, et le gaspillage était moindre. Elle-même craignait sa censure, et se contenait davantage dans ses dissipations. Ce n’était pas assez pour elle de son attachement, elle voulait conserver son estime, et elle redoutait le juste reproche qu’il osait quelquefois lui faire, qu’elle prodiguait le bien d’autrui autant que le sien. Je pensais comme lui, je le disais même ; mais je n’avais pas le même ascendant sur elle, et mes discours n’en imposaient pas comme les siens. Quand il ne fut plus, je fus bien forcé de prendre sa place, pour laquelle j’avais aussi peu d’aptitude que de goût ; je la remplis mal. J’étais peu soigneux, j’étais fort timide ; tout en grondant à part moi, je laissais tout aller comme il allait. D’ailleurs, j’avais bien obtenu la même confiance, mais non pas la même autorité. Je voyais le désordre, j’en gémissais, je m’en plaignais, et je n’étais pas écouté. J’étais trop jeune et trop vif pour avoir le droit d’être raisonnable ; et quand je voulais me mêler de faire le censeur, maman me donnait de petits soufflets de caresses, m’appelait son petit Mentor, et me forçait à reprendre le rôle qui me convenait.

Le sentiment profond de la détresse où ses dépenses peu mesurées devaient nécessairement la jeter tôt ou tard me fit une impression d’autant plus forte, qu’étant devenu l’inspecteur de sa maison, je jugeais par moi-même de l’inégalité de la balance entre le doit et l’avoir. Je date de cette époque le penchant à l’avarice que je me suis toujours senti depuis ce temps-là. Je n’ai jamais été follement prodigue que par bourrasques ; mais jusqu’alors je ne m’étais jamais beaucoup inquiété si j’avais peu ou beaucoup d’argent. Je commençai à faire cette attention, et à prendre du souci de ma bourse. Je devenais vilain par un motif très-noble ; car, en vérité, je ne songeais qu’à ménager à maman quelque ressource dans la catastrophe que je prévoyais. Je craignais que ses créanciers ne fissent saisir sa pension, qu’elle ne fût tout à fait supprimée, et je m’imaginais, selon mes vues étroites, que mon petit magot lui serait alors d’un grand secours. Mais pour le faire, et surtout pour le conserver, il fallait me cacher d’elle ; car il n’eût pas convenu, tandis qu’elle était aux expédients, qu’elle eût su que j’avais de l’argent mignon. J’allais donc cherchant par-ci par-là de petites caches où je fourrais quelques louis en dépôt, comptant augmenter ce dépôt sans cesse jusqu’au moment de le mettre à ses pieds. Mais j’étais si maladroit dans le choix de mes cachettes, qu’elle les éventait toujours ; puis, pour m’apprendre qu’elle les avait trouvées, elle ôtait l’or que j’y avais mis, et en mettait davantage en autres espèces. Je venais tout honteux rapporter à la bourse commune mon petit trésor, et jamais elle ne manquait de l’employer en nippes ou meubles à mon profit, comme épée d’argent, montre ou autre chose pareille.

Bien convaincu qu’accumuler ne me réussirait jamais et serait pour elle une mince ressource, je sentis enfin que je n’en avais point d’autre contre le malheur que je craignais que de me mettre en état de pourvoir par moi-même à sa subsistance, quand, cessant de pourvoir à la mienne, elle verrait le pain prêt à lui manquer. Malheureusement, jetant mes projets du côté de mes goûts, je m’obstinais à chercher follement ma fortune dans la musique ; et, sentant naître des idées et des chants dans ma tête, je crus qu’aussitôt que je serais en état d’en tirer parti, j’allais devenir un homme célèbre, un Orphée moderne, dont les sons devaient attirer tout l’argent du Pérou. Ce dont il s’agissait pour moi, commençant à lire passablement la musique, était d’apprendre la composition. La difficulté était de trouver quelqu’un pour me l’enseigner ; car, avec mon Rameau seul, je n’espérais pas y parvenir par moi-même ; et depuis le départ de M. le Maître, il n’y avait personne en Savoie qui entendît rien à l’harmonie.