Extrait de l’anthologie publique

Schopenhauer · Aphorismes sur la sagesse dans la vie · Chapitre 2, paragraphes 63-75

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“(La vie du fou est pire que la mort), (22, 12).”

À l’encontre de tout ce qui précède, il nous faut considérer d’autre part que, par suite d’une activité prépondérante des nerfs, les grandes facultés intellectuelles produisent une surexcitation de la faculté de sentir la douleur sous toutes ses formes ; qu’en outre le tempérament passionné qui en est la condition, ainsi que la vivacité et la perfection plus grandes de toute perception, qui en sont inséparables, donnent aux émotions produites par là une violence incomparablement plus forte ; or l’on sait qu’il y a bien plus d’émotions douloureuses qu’il n’y en a d’agréables ; enfin, il faut aussi nous rappeler que les hautes facultés intellectuelles font de celui qui les possède un homme étranger aux autres hommes et à leurs agitations, vu que plus il possède en lui-même, moins il peut trouver en eux. Mille objets auxquels ceux-ci prennent un plaisir infini lui semblent insipides et répugnants. Peut-être, de cette façon, la loi de compensation qui règne partout domine-t-elle également ici. N’a-t-on pas prétendu bien souvent et non sans quelque apparence de raison, qu’au fond l’homme le plus borné d’esprit était le plus heureux ? Quoi qu’il en soit, personne ne lui enviera ce bonheur. Je ne veux pas anticiper sur le lecteur pour la solution définitive de cette controverse, d’autant plus que Sophocle même a émis là-dessus deux jugements diamétralement opposés :

Πολλω το φρονειν ευδαιμονιας υπαρχει.

(Le savoir est de beaucoup la portion la plus considérable du bonheur.) — (Antig., 1328.)

Une autre fois, il dit :

Εν τω φρονειν γαρ μηδεν ηδιστος βιος.

(La vie du sage n’est pas la plus agréable). — (Ajax, 550.)

Les philosophes de l’Ancien Testament ne s’entendent pas davantage entre eux ; Jésus, fils de Sirah, a dit :

Του γαρμωρου υπερ θανατου ζων πονηρχ.

(La vie du fou est pire que la mort), (22, 12).

L’Ecclésiaste au contraire (1, 18) :

Ο προστιθεις γνωσιν, προσθησει αλγημα.

(Où il y beaucoup de sagesse, il y a beaucoup de douleurs.)

En attendant, je tiens à mentionner ici que ce que l’on désigne plus particulièrement par un mot exclusivement propre à la langue allemande, celui de Philister (bourgeois, épicier, philistin), c’est précisément l’homme qui, par suite de la mesure étroite et strictement suffisante de ses forces intellectuelles, n’a pas de besoins spirituels : cette expression appartient à la vie d’étudiants et a été employée plus tard dans une acception plus élevée, mais analogue encore à son sens primitif, pour qualifier celui qui est l’opposé d’un fils des Muses (c’est-à-dire un homme qui est prosaïque). Celui-ci, en effet, est et demeure le « αμουσος ανηρ » (l’homme vulgaire). Me plaçant à un point de vue encore plus élevé, je voudrais définir les philistins en disant que ce sont des gens constamment occupés, et cela le plus sérieusement du monde, d’une réalité qui n’en est pas une. Mais cette définition d’une nature déjà transcendantale ne serait pas en harmonie avec le point de vue populaire auquel je me suis placé, dans cette dissertation ; elle pourrait, par conséquent, ne pas être comprise par tous les lecteurs. La première, au contraire, admet plus facilement un commentaire spécifique et désigne suffisamment l’essence et la racine de toutes les propriétés caractéristiques du philistin. C’est donc, ainsi que nous l’avons dit, un homme sans besoins spirituels.

De là découlent plusieurs conséquences : la première, par rapport à lui-même, c’est qu’il n’aura jamais de jouissances spirituelles, d’après la maxime déjà citée qu’il n’est de vrais plaisirs qu’avec de vrais besoins. Aucune aspiration à acquérir des connaissances et du jugement pour ces choses en elles-mêmes n’anime son existence ; aucune aspiration non plus aux plaisirs esthétiques, car ces deux aspirations sont étroitement unies. Quand la mode ou quelque autre contrainte lui impose de ces jouissances, il s’en acquitte aussi brièvement que possible, comme un galérien s’acquitte de son travail forcé. Les seuls plaisirs pour lui sont les sensuels ; c’est sur eux qu’il se rattrape. Manger des huîtres, avaler du vin de Champagne, voilà pour lui le suprême de l’existence ; se procurer tout ce qui contribue au bien-être matériel, voilà le but de sa vie. Trop heureux quand ce but l’occupe suffisamment ! Car, si ces biens lui ont déjà été octroyés par avance, il devient immédiatement la proie de l’ennui ; pour le chasser, il essaye de tout ce qu’on peut imaginer : bals, théâtres, sociétés, jeux de cartes, jeux de hasard, chevaux, femmes, vin, voyages, etc. Et cependant tout cela ne suffit pas quand l’absence de besoins intellectuels rend impossibles les plaisirs intellectuels. Aussi un sérieux morne et sec, approchant celui de l’animal, est-il propre au philistin et le caractérise-t-il. Rien ne le réjouit, rien ne l’émeut, rien n’éveille son intérêt. Les jouissances matérielles sont vite épuisées ; la société, composée de philistins comme lui, devient bientôt ennuyeuse ; le jeu de cartes finit par le fatiguer. Il lui reste à la rigueur les jouissances de la vanité à sa façon : elles consisteront à surpasser les autres en richesse, en rang, en influence ou en pouvoir, ce qui lui vaut alors leur estime ; ou bien encore il cherchera à frayer au moins avec ceux qui brillent par ces avantages et à se chauffer au reflet de leur éclat (en anglais, cela s’appelle un snob).