Extrait de l’anthologie publique

Schopenhauer · Le Monde comme volonté et comme représentation · Livre IV, § 55-56 (Le Monde comme volonté et comme représentation, traduction A. Burdeau)

5 min de lecture

“La volonté, en tant que chose en soi, est libre, car elle n'est pas soumise au principe de raison, et par conséquent elle n'est pas déterminée par des motifs.”

La volonté, en tant que chose en soi, est libre, car elle n'est pas soumise au principe de raison, et par conséquent elle n'est pas déterminée par des motifs. Mais ses phénomènes, les actes, sont rigoureusement nécessaires, parce que chacun d'eux, sous l'action du motif, est la conséquence infaillible du caractère de l'individu. Dans tous les hommes, en effet, le caractère est individuel, mais il est empiriquement donné, et il est immuable. C'est pourquoi la maxime: « Operari sequitur esse » (l'action suit l'être) est vraie de tout ce qui existe dans la nature, et par conséquent de l'homme. L'action suit nécessairement l'être, et l'être est le caractère; mais l'être lui-même n'est pas soumis au principe de raison, il est libre. La liberté, en effet, n'appartient qu'à l'être, et non à l'action. C'est là ce qu'exprime la distinction entre le libre arbitre et la liberté de la volonté. Le libre arbitre est une contradiction dans les termes, car il signifie une volonté qui serait indifférente à l'égard des motifs, c'est-à-dire qui serait sans cause, ce qui est impossible. La liberté de la volonté, au contraire, signifie que la volonté, en tant que chose en soi, n'est pas soumise à la nécessité; elle est la source de tout phénomène, mais elle ne se manifeste pas dans le phénomène. Le phénomène, au contraire, est entièrement déterminé par la loi de causalité. Ainsi, la liberté n'est pas dans le monde des phénomènes; elle est au delà. C'est ce que la doctrine de Kant a mis en lumière, et c'est ce que je développe ici. L'homme, comme phénomène, est soumis à la nécessité; mais comme chose en soi, il est libre. Cette liberté, il ne la connaît que par la conscience de lui-même, en tant qu'il s'aperçoit comme volonté, et non comme phénomène. Cependant, il ne peut pas agir autrement qu'il n'agit, parce que son action est la conséquence nécessaire de son caractère et des motifs. Mais il se sent responsable de son action, parce qu'il sait qu'il est l'auteur de son caractère. En effet, le caractère de l'homme est son œuvre, car il est la manifestation de sa volonté intelligible. La volonté, dans son essence, est libre; mais une fois qu'elle s'est déterminée à un caractère, les actions suivent nécessairement. C'est pourquoi la repentance est possible, car elle est le sentiment de la contradiction entre la volonté et l'action, mais elle ne change pas le caractère. Le caractère est immuable, mais la connaissance peut s'éclairer, et ainsi la volonté peut se tourner vers d'autres objets. La véritable liberté morale consiste donc dans la connaissance de la volonté, et dans la possibilité de la nier, par l'ascétisme et la renonciation. Car la volonté, en se connaissant elle-même, peut se détourner de la vie, et ainsi s'affranchir de la douleur et de la souffrance. C'est là le sens de la doctrine des saints et des mystiques. La volonté, en effet, est le fondement de tout être, et la source de toute souffrance. Aussi longtemps que l'homme suit sa volonté, il est en proie au désir, à l'inquiétude, à la douleur. Mais s'il parvient à nier sa volonté, il atteint la paix et la sérénité. Cette négation de la volonté est le but de la vie, et elle est le véritable salut. C'est pourquoi la morale de la compassion, qui consiste à reconnaître dans les autres le même être que soi, est le premier pas vers la négation de la volonté. La compassion, en effet, porte à ne pas faire souffrir les autres, et à les aider. Mais ce n'est là qu'un degré. Le degré suprême est la renonciation complète à soi-même, l'ascétisme, qui va jusqu'à la mortification de la chair. C'est ainsi que l'homme devient libre, non plus dans le monde, mais hors du monde. Car la liberté, en réalité, n'est pas dans le monde, mais elle est l'essence même de la volonté, qui, en se niant, se dépasse elle-même. Telle est la doctrine de la libération, telle que l'ont enseignée les sages de l'Inde et les mystiques chrétiens. Et c'est pourquoi la vie n'est qu'une longue souffrance, mais la mort n'est pas la fin, car la volonté renaît sans cesse. Le seul moyen d'échapper à ce cycle est de nier la volonté, de se détacher de tout désir. Alors l'homme atteint le néant, mais ce néant est le contraire du monde des phénomènes; il est le repos absolu, la paix éternelle. C'est là ce que les mystiques appellent l'union avec Dieu, ou le nirvana. Et c'est le but final de toute sagesse.