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“ce n'est pas que nous ayons peu de temps, c'est que nous en perdons beaucoup. La vie est assez longue, et il en est donné assez pour l'accomplissement des plus grandes choses, si elle était bien entière”
La majorité des mortels, Paulinus, se plaint de la malice de la nature, parce que notre vie est courte, et que cette courte durée qui nous est donnée s'écoule si vite, si rapidement, que hors de très peu de gens, tous ne laissent pas d'être éteints par la vie même, au moment même où ils se préparaient à vivre. Et ce n'est pas là le seul motif de nos justes plaintes contre la nature des choses : après ce laps de temps si court, la vie nous est encore ravinée par la force, et l'on n'apprend pas seulement à bien mourir, mais à mourir avant d'avoir commencé à vivre. Dissipe donc, je te prie, cette erreur du commun des hommes, cette plainte la plus injuste contre la munificence de nos parents, qu'est le cri de « nous naissons ingrats à la vie ». Car quelle folie, quelle absence d'esprit, que de se plaindre de notre orgueil, de reprocher à la nature son avarice, sous prétexte que nous sommes retenus plus longtemps à naître qu'à vivre, et que l'espace qui nous est donné pour nous hâter vers la vie, la vie même nous le ravit ! Mais la vie est ample, si tu le veux ; vivons, et tu verras qu'elle est assez grande. Car pourquoi nous plaindre de la nature ? Elle a agi avec bonté : la vie, si tu sais en user, est longue. Mais voici : les uns sont rongés par l'avarice, les autres par des travaux toujours recommencés ; les uns sont enivrés de plaisirs, les autres perdus dans une paresse assoupie ; les uns sont conduits par l'ambition, dont le goût s'altère à mesure qu'elle se rassasie ; les autres sont tourmentés par la crainte de ceux qui leur commandent, malheureux obéissants, et dont le temps s'écoule au gré d'autrui. Les uns n'ont d'autre objet que le gain, enveloppés dans les affaires, aveuglés par la passion de l'argent ; plusieurs n'occupent leur temps qu'à guerroyer, et se donnent sans cesse en spectacle aux dangers, soit qu'ils cherchent à s'enrichir par le pillage, soit qu'ils fassent la guerre pour leurs chefs ; quelques-uns, dévorés par le désir de plaire, se consument dans des inquiétudes volontaires, se pénètrent d'une crainte servile du jugement d'autrui ; plusieurs ne possèdent rien, mais ambitionnent de posséder, et, n'ayant pas de fortune, tâchent d'en avoir ; il n'y en a pas un qui, n'ayant point de métier, ne coure après celui d'autrui, ne suive les pas d'un riche et ne se fasse, par une servitude amère, l'hôte et l'ami des festins d'un autre. Il en est enfin qui n'ont d'autre but que la vengeance, d'autre occupation que le ressentiment. Et que dirai-je de ceux qui, sous des cheveux blancs, courbés sous un poids d'années vénérable, sont plus éloignés que tout autre de la fin de leurs misères, dans la crainte et l'espérance d'une longue vie, dans cette crainte qui les rend malheureux et dans cette espérance qui les trompe ? Ajoute à cela que, lorsqu'une infirmité longue et violente survient, la plus grande partie de leur vie leur échappe. Ajoute enfin la mort et les deuils qui accablent tous les ménages. En effet, si l'on n'ôte à la vie, non-seulement ce qu'on lui a arraché malgré elle, mais encore ce qu'on lui a donné à contre-cœur, que reste-t-il de si bornée ? Combien peu avons-nous connu ! Combien de nos années sont tombées avant que nous connussions la vie ! Combien en avons-nous laissé fuir sans en jouir, toujours occupés à autre chose ! Combien a dévorés la douleur ! Combien la sollicitude ! Combien l'aveu forcé de nos erreurs ! Combien nous a ravis une dépendance honteuse ! Combien enfin de ce temps qui ne nous appartient pas nous a dévoré l'âpre travail ! Combien de nos biens s'est évaporé en rien, n'ayant laissé après lui qu'un regret ! La moitié de notre temps est passée à dormir. Combien de temps encore est perdu dans nos misères, dans nos travaux, dans nos plaisirs, dans nos passions ! Et la fin de la vie approche avant que nous soyons revenus de ce trouble et de ce tumulte : la mort arrive au milieu de nos affaires. Reconnais donc enfin la vérité : ce n'est pas que nous ayons peu de temps, c'est que nous en perdons beaucoup. La vie est assez longue, et il en est donné assez pour l'accomplissement des plus grandes choses, si elle était bien entière ; mais lorsqu'elle s'évapore et s'échappe de toutes parts, quand elle est livrée au luxe et à la négligence, enfin, quand elle n'est employée à rien de bon, ce n'est qu'à force de ne s'en apercevoir qu'on trouve qu'elle est passée. De même que les richesses, quoique immenses, s'évanouissent lorsqu'elles sont livrées à un homme prodigue, tandis que si elles passent en des mains économes, elles s'agrandissent ; ainsi notre temps se prodigue et se dissipe dans les plus petites choses. Il faut donc, Paulinus, saisir le jour, comptant chaque heure, et retenir le temps, pour en user, et en jouir, en le dépensant à soi-même. Mais, pour juger combien la vie est courte, et combien elle est longue, dépensons-la à nous-mêmes.