Extrait de l’anthologie publique

Sénèque · De la brièveté de la vie · Chapitres I à III

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“On ne nous a pas donné un temps peu considérable, mais nous en avons beaucoup perdu.”

La plupart des mortels se plaignent, Paulinus, de la malice de la nature, parce que notre vie est courte, et que le temps qui nous est donné se passe et s'écoule si promptement, qu'à très peu de gens exceptés, tous les autres sont ravagés par la mort avant d'être rassasiés de vivre. Ce n'est pas une chose faible et vulgaire que de disputer contre la nature sur l'honneur de la condition humaine ; pourtant ce n'est pas avec elle qu'il faut plaider ici. Elle est dans le vrai, elle rend raison : cette vie, si tu sais en user, elle l'a rendue longue ; mais si tu la laisses échapper, elle a été trop peu de chose. Pourquoi? On ne nous a pas donné un temps peu considérable, mais nous en avons beaucoup perdu. On l'a fait passer en vains soins, sans l'appliquer à rien, on ne s'est pas aperçu de ce qui se passait, et nous avons vu vieillir les autres avant nous. Aussi nous n'avons pas éprouvé de la vie une brièveté excessive ; nous en avons fait un dépôt qui n'était pas à nous, aussi léger et aussi volage que si nous l'avions reçu à intérêt pour le rendre. Il faut donc d'abord que je te persuade cette vérité : que ceux qui courent après les honneurs, qui s'exposent jour et nuit à de grands efforts pour parvenir au faîte de la puissance, dont les travaux, multipliés de toutes parts, s'étendent jusqu'au salut des hommes, que ces hommes, dis-je, ont la gorge oppressée par l'ambition, loin d'avoir la respiration libre et détendue. Ceux que leur fortune a portés jusqu'aux grandeurs, surtout s'ils se plaisent à se montrer par des titres de grandeur, s'ils veulent éblouir par des flambeaux, par des habits dorés et emblématiques, sont morts comme ces gens-là, qui ont une vie languissante et engourdie, et qui sans cesse gémissent. Car que leur importe leur grandeur, si leur ampleur ne leur laisse aucun loisir pour goûter la vie? Ceux qui font leur gloire de l'éloquence et des arts libéraux, ceux-là mêmes que le vulgaire appelle heureux, qui parcourent les autres hommes, pour être savants et utiles aux autres, étouffent dans leurs affaires et se noient dans la foule des jurisconsultes, des orateurs et des savants. Mais nul de ces hommes ne peut reconnaître sa pauvreté, parce que ces grandes occupations qu'ils poursuivent, se présentent sous l'aspect de grandes choses. Il faudrait que je dise que la plus grande perte de la vie est celle qui s'engourdit sans volupté, sans travail, sans passion de l'esprit. Celui qui ne désire pas la gloire, ni le vin, ni les charmes, mais qui veut que sa vie ne coule point jusqu'à ce qu'elle arrive au terme de sa destinée, qui vit d'une manière calme et tranquille, celui-là, dis-je, pourrait passer pour s'être trouvé dans la possession d'une vie qui a déjà duré un long espace. Le plus grand des poètes, dans la tristesse qui regardait la brièveté de notre nature, dit : « Coule, vie la plus belle, coule promptement. » Il est vrai que la nature nous a donné ce temps fort court ; mais la mémoire ajoutera au passé une durée immense, et l'attente accroîtra le futur, et nous n'aurons pas une vie courte. Il faut ajouter la vie des autres à la nôtre. Avant de m'entretenir de ceux qui s'amusent à confisquer tous les jours une partie de leur temps, et qui font au contraire que leur vie est longue, il faut que je fasse remarquer quels sont ceux qui possèdent une vie longue, et quels sont ceux qui n'en ont pas une petite portion. Je ne compte pas dans le nombre de ceux qui, tous les jours, portent un coup à leur vie, et qui en soustraient une partie, ceux qui l'ont dissipée en une personne et en une occupation. De ces personnes dont les occupations leur permettent quelque loisir, les unes se livrent à des corps aliénés, les autres à des intérêts privés, mais dangereux pour eux, dont la passion leur redonne de l'inquiétude au moment où ils se reposent, et qui, après être passés de la vie publique à une vie privée, retournent du particulier au public. Tous ceux que leur fortune a portés au faîte des grandeurs, tous ces hommes qui ont besoin d'une oisiveté, dont le grand bonheur serait le loisir, tous, je le répète, sont hors d'état de jouir de leur temps. Et c'est ce qui arrive : on les voit, la vie étant près de s'écouler, demander la prolongation de leur vie, la suppliquer pour qu'elle recule la fin, comme si c'était là la grandeur, et qu'ils ne sachent pas distinguer la vie des temps vides qui s'écoulent sans fruit. C'est pourquoi il y a lieu de faire remarquer qu'Homère a souvent appelé roi le roi Pyrrhus, si fort, si animé, si illustre, quoiqu'il en fût encore à la jeunesse ; et il lui fait annoncer sa mort dans un passage où il la déplore. Mais il n'y a rien de cela dont il faille se réjouir, car ce qui a déjà eu lieu fait partie du passé, et c'est le fruit de la vie qu'on a dissipée, non pas conservée. C'est pourquoi ne fais pas attention à ce que nous ne pouvons pas considérer : regarde à ce qui n'est plus, et à ce qui est espéré. Le passé, celui que nous avons couvert d'occupations diverses, est perdu ; l'avenir est douteux, et ce n'est pas en le perdant qu'on devient plus sage. Combine donc ces deux temps, et place le présent entre le passé et l'avenir, et garde-le précieusement, et fais de sorte que rien n'en soit dissipé sans fruit, et que tu ne sentisses pas les pertes. Celui qui réunit ces trois temps en un seul sera capable de prolonger sa vie, au point qu'il y en aura bien plus que la vie de tout autre homme. Voilà la chose la plus nécessaire, et la plus importante, pour arriver à une vie assez longue : ne pas la fritter, en prendre garde de ne rien faire, en faire l'économie. Une grande partie de la vie s'écoule en faisant mal, une grande partie en ne faisant rien, et toute la vie en faisant autre chose que ce qu'il faut.