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“ce n'est point la vie courte, c'est le temps perdu qui nous fait mourir. La vie est longue, si tu sais en user”
La plupart des mortels, Paulinus, se plaignent de la malice de la nature, parce que notre vie est courte, et que le temps qui nous est donné s'écoule si vite qu'à tous, excepté à quelques-uns, il échappe avant qu'ils puissent en prendre connaissance ; et ce n'est pas seulement le commun des hommes et la populace insouciante qui gémissent sur ce mal, comme si c'était un mal universel ; il s'en plaint aussi ceux que la gloire a appelés aux charges publiques, et cette même voix nous sort de la bouche des hommes les plus célèbres : « Depuis le moment où j'ai pris les affaires, depuis que j'ai été élevé au rang de sénateur, tout le temps de ma vie s'est écoulé à emprunter ; je n'ai point encore vu de sûre possession de mes jours. » De là vient que nous n'entendons point se plaindre de la brièveté de la vie ceux qui sont appelés à de hautes dignités ; ils sont tous dans l'obligation d'en témoigner du regret. Mais la vie est assez longue, et on lui a donné assez de temps pour ce qui est nécessaire aux plus grandes choses, si elle était toute employée comme il faut. Mais lorsqu'elle se dissipe dans le luxe et la négligence, lorsqu'il n'en reste rien pour de bonnes entreprises, enfin lorsque nous nous apercevons trop tard qu'elle se passe, et que nous ne nous en sommes pas aperçus en passant, il suffit de jeter les yeux sur l'universalité : ce n'est point la vie courte, c'est le temps perdu qui nous fait mourir. La vie est longue, si tu sais en user ; souvent elle s'écoule trop abondamment et trop librement ; il faut y joindre une vigilante économie. N'attendons point d'ailleurs la vieillesse pour examiner si nous avons vécu ; il ne faut pas croire que la vie longue soit longue. On m'objectera que plusieurs n'ont pas achevé une carrière de plusieurs siècles, comme Nestor ; c'est parce que le temps n'est pas examiné par le nombre des années, mais par l'usage qu'on en fait. Il est des moments où nous ne vivons pas ; c'est pourquoi l'on ne peut pas dire que la vie soit courte par cette partie où il n'y a rien de fait, et qui est pour ainsi dire morte avant d'avoir été. Vois donc si la cause de la brièveté de la vie n'est pas en nous-mêmes, et rappelle-toi combien de temps tu as perdu de telle autre manière : combien en prenant un maître sans raison, combien à former un client, combien à caresser un ami, combien à flatter ceux qu'il ne fallait point flatter, combien à écrire, combien à lire, combien après un cheval, combien dans les plaidoiries et dans la science qui ne profite pas. Examine en même temps combien de temps t'ont ravi les maladies, et combien il t'en a fallu pour tes devoirs ; il restera bien peu de temps de la vie. Reconnais enfin que tu es mort, ou que tu as perdu le plus grand et le plus nécessaire de tes biens. Apprends donc à vouloir vivre toujours ; sache que si tu veux vivre toute ta vie, il faut mourir en possession de toi-même. Que de gens entourent un malade ; et néanmoins il n'y a personne qui pense à lui révéler qu'il est temps de vivre. On le presse, on le sollicite, on l'engage ; mais on ne lui dit pas que la vie presse. Pourquoi donc nous plaignons-nous si souvent de l'envie que l'on a de nous ôter la vie, puisque nous ne songeons point nous-mêmes à la conserver ? Ce n'est pas nous qui avons reçu une vie courte, c'est nous qui en avons fait une courte : nous ne sommes pas pauvres, nous sommes prodigues. De même que les rois larges et magnifiques sous des biens immenses ont fait couler des fleuves d'or et n'ont point honte d'être ridés par la multitude de leurs largesses, et ont ruiné leur opulence par des libéralités excessives, de même les hommes que nous appelons prodigues de leur vie perdent leurs jours avec une facilité honteuse. On m'objectera que j'exagère. Mais le temps est la seule chose qu'il est honteux de perdre quand on la perd par inconduite ; celui qui est losier de son argent est appelé prodigue, et celui qui est profuse de son temps ne doit pas porter ce nom ? Il est certain que le temps est le plus précieux des biens. Aussi, de même qu'on fait valoir un héritage, de même que celui qui possède de superbes maisons et de grands revenus est considéré comme un homme puissant et vénérable, de même on devrait estimer un homme à proportion du temps qu'il possède : mais comme on méprise la santé et que les biens qui se conservent sans travail sont moins appréciés, de même le temps, si long, si libre, si transparent, si tel enfin que rien ne le saurait ôter, le temps est précisément ce dont nous faisons le moins de cas. Celui qui sait employer son temps ne possède pas assez ; aussi chacun travaille à la vie, et travaille à perdre son temps. On se met à des emplois pour parvenir à la vie ; et alors on veut s'en servir. Remettons-nous toujours : « Vivre », disons-nous, nous attendrons à vivre. Mais les plus grands obstacles de la vie sont l'espérance et l'avenir ; l'un nous fait attendre, l'autre nous déçoit. Aussi le plus grand remède contre cette maladie est de fixer chaque heure, et de dire à chaque instant : voilà le temps. Le plus grand des pertes, c'est celle de la vie ; et l'on peut s'en rendre compte par des années, par des mois, par des heures. Vois combien il en reste, combien il faut pour les choses nécessaires ; et quand tu auras fait ce compte, tu verras que tu as peu de temps et tu t'en vengeras en le mesurant. Voilà pourquoi, mon cher Paulinus, débarrasse-toi de cette multitude : dispersé qu'elle est, elle te déchire. Retiens tes jours, garde tes heures ; tu pourras rien retirer de ta vie, rien ajouter, rien ôter de tes jours ; tu ne seras pas réduit à renoncer à quelque chose ; tu ne perdras pas ton temps. Attache-toi donc au présent ; la vie est plus large que tu ne crois.