Extrait de l’anthologie publique

Sénèque · De la brièveté de la vie · Chapitres I à IV

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“On ne reçoit pas de la vie une existence courte ; on en fait une : ce n'est pas que nous ayons manqué de temps, c'est que nous en avons beaucoup perdu.”

Calvinus, la plus grande perte que subisse la vie, c'est l'ajournement : il nous fait attendre chaque jour, et, pendant que nous l'attendons, ce jour nous échappe. Aussi tout ce que tu remets à demain t'est ravi. La promesse du lendemain est la plus grande perte que nous fassions. Fais-moi croire, Calvinus, que le plus grand bien de la vie est qu'elle soit brève, et que la nature nous en a donné assez, si nous avons su en user. On ne reçoit pas de la vie une existence courte ; on en fait une : ce n'est pas que nous ayons manqué de temps, c'est que nous en avons beaucoup perdu. Le temps est la seule chose dont il est honteux d'être avare quand on ne l'a pas, et dont les hommes se montrent si prodigues sans y penser. Tu as raison de te plaindre de la nature : elle t'a traité comme un père, non comme un héritier avide ; elle t'a ouvert un domaine immense, si tu sais le cultiver. Mais la plupart des hommes se plaignent de la méchanceté de la nature, parce qu'elle nous a fait vivre si peu, alors que la vie est assez longue, et qu'on en a reçu suffisamment pour accomplir de grandes choses, si elle a été bien placée tout entière. Mais quand il s'est glissé dedans de la négligence et de l'oisiveté, quand on n'a rien appris qu'on puisse ensuite laisser à sa postérité, quand on n'a profité de rien pour soi, le temps fuit imperceptiblement : il n'y a rien de moins perceptible que ce qui passe sans secousse. Aussi ne faut-il pas t'étonner de voir les hommes les plus occupés souhaiter la vie longue : c'est qu'ils ne savent pas que rien ne leur appartient moins que le passé, ni que le présent leur échappe, et que l'avenir même n'est plus à eux, puisqu'ils l'ont donné à l'espérance. Aussi ai-je toujours tenu pour peu différents ceux qui n'ont rien vécu et ceux qui n'ont pas vécu. Ce n'est pas peu de chose, Calvinus, que de réunir, dans un seul traité, les moments épars de ta vie, et de te rendre compte avec toi-même que tu as peu vécu, quoique tu vives depuis longtemps. Vois donc : pour tout ce qui nous presse, pour tout ce qui nous agite, tu chercheras en vain un âge qui te permette de le faire. La vie est divisée en trois temps : ce qui a été, ce qui est, ce qui sera. De ces trois temps, celui qui agit, c'est le présent ; ce qui a été et ce qui sera ne sont point sous notre puissance. La vie future est douteuse, la vie passée est perdue, celle du présent est seule certaine ; elle est aussi la plus courte, et elle s'échappe avant qu'on puisse la posséder. De là vient que la vie des hommes occupés est très courte ; c'est qu'ils ont perdu le présent. Tous ceux dont tu vois s'agiter autour des tribunaux et des salles d'audience, tous ceux que tu vois, dans la foule, battus par leurs propres clients, ou d'autres clients, ou des sénats, ou des affaires privées et publiques, laissent toujours l'âme tendue hors d'eux-mêmes, et, fixés sur ce qui est au loin ou sur ce qui est à venir, suspendus à l'espérance, ils oublient ce qui est là. Ce qui se rapporte au présent, même doux et tranquille, ils le dédaignent, et ils courent après ce qui n'est pas encore ; ils redoutent ce qui arrive, et ils souhaitent ce qui ne doit pas venir. Cependant la nature nous a donné un avantage immense : si le temps nous a été accordé rapide et fugitif, qui ne peut être retenu, l'être moral, que la divinité a placé parmi les choses divines, peut pourtant faire en sorte que les moments qui ont fui ne soient pas tous perdus. Toutes les heures des siècles passés sont emprisonnées dans le souvenir ; la nature nous a ouvert l'entrée des siècles qui n'ont pas été les nôtres ; elle nous a mis à même de connaître tout ce qui s'est fait de mémorable, et de l'embrasser dans notre esprit. Nous pouvons donc prolonger notre vie dans le passé ; nous pouvons exercer notre esprit sur les temps qui nous ont précédés, et, s'il s'est rencontré quelque part quelque grand et noble exemple, nous pouvons l'approfondir, l'imiter. C'est un excellent procédé pour se délivrer des occupations, que de se transporter par la pensée dans les âges passés ; ceux qui se sont adonnés à l'étude des siècles anciens et de tous les temps, ceux-là, en présence de la vie, ont le loisir de tout ce qui a paru digne d'être retenu. Et toi, Calvinus, tu ne dois pas te plaindre de la nature : elle a agi envers toi comme un père ; elle t'a donné la vie, et, pour que tu en userais bien, elle t'a ouvert tous les âges. Ne cède pas à ceux qui se plaignent de la brièveté de la vie ; ce n'est pas la vie qui est courte, c'est nous qui ne savons pas en user. Ce n'est pas que nous ayons peu de temps, c'est que nous en perdons beaucoup. La vie est assez longue, et l'on en a reçu de quoi accomplir les plus grandes choses, si elle a été bien placée tout entière.