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“La vie n'est pas courte, c'est nous qui n'en faisons rien de long.”
La plus grande perte de la vie, c'est l'ajournement : et cela découle très clairement de ce que chacun, en y réfléchissant, s'en apercevra. Personne ne se voit attribuer un délai aussi long qu'il le faudrait pour ses occupations ; mais tous, chacun pour soi, en trouvent assez, si l'on sait en user. La vie n'est pas courte, c'est nous qui n'en faisons rien de long. Ainsi nous ne manquons pas de temps, nous en perdons beaucoup ; et la vie est assez longue pour les choses que nous devons y accomplir, et, si elle est toute dévolue aux affaires, elle ne suffit pas même à celles-là. Mais lorsque nous nous appliquons à un grand usage du temps, lorsque nous savons en jouir, il arrive que la vie se montre longue, et qu'il reste encore beaucoup d'espace pour ce qu'il faut y faire. Pourquoi donc nous trompons-nous si gravement ? C'est que nous ne regardons pas de près la mort, mais que nous nous y portons de loin. Et pourtant, comme elle est près de nous de toutes parts ! Le mal de tous, c'est que la vie leur paraît longue, alors qu'ils n'en jouissent d'aucune part et n'en ont aucune assurance. Mais voyez : la mort duquel d'entre eux est si lointaine ? Vous ne savez pas ce que c'est que la mort, ni pour qui ; et pourtant vous croyez qu'elle ne regarde que les autres. Vous savez bien qu'elle fait mourir chacun ; mais vous vous imaginez qu'elle ne fera pas mourir tout le monde. Toi qui ne me tais jamais combien ton temps est limité, pourquoi multiplies-tu les occupations ? Pourquoi, comme si tu étais immortel, vaques-tu à des choses que tu ne peux achever ? Remets-tu toujours la joie à plus tard ? Tous les obstacles de la vie, tous les accidents, les incertitudes, l'espoir et la crainte, ne nous laissent rien du temps : et la plus grande perte de la vie, c'est l'ajournement. Le jour où tu apprendras que demain est incertain, tu vivras ce jour-là. Mais ne crois pas que l'on doive seulement éviter les occupations de ceux qui sont oisifs d'une manière stérile ; car il y a parmi eux ceux qui passent leur temps à des spectacles, à des jeux de hasard, à des festins. Ce n'est pas le genre de l'occupation qui rend malheureux, mais l'illusion de la multitude : l'oisiveté absorbée à des choses qui ne conviennent pas fait perdre le temps ; et ceux qui ne se consacrent qu'à des délices ne font rien moins qu'aucune œuvre digne. Ce que tu m'apprendras, dans tes peines mêmes, c'est que tout ce qui est difforme n'est pas toujours fâcheux à celui qui l'a produit, et que les difficultés sont souvent des occasions d'agir. Et puis il faut considérer les hommes les plus appliqués, ceux qui sont tourmentés par des soucis douloureux et stériles, ceux qui mènent leur vie dans l'agitation de mille travaux, dont aucun ne leur laisse le loisir de se retourner vers eux-mêmes. Ceux-là je ne les appelle pas vivre, mais se préparer à vivre. Le plus grand désastre de la vie humaine, c'est que le découragement ne l'arrête jamais, que personne ne se rend compte de la fuite du temps, que l'homme le plus avide de gain et le plus négligent des autres biens sait s'appliquer à ne pas perdre le temps : les uns sont assidus à ces choses, les autres se plaisent à la variété des occupations. Mais il est des hommes qui passent leur vie à se préparer à vivre, et qui remettent la vie elle-même. C'est une erreur commune de tous les hommes, qu'ils se préparent à vivre ; mais il y a une différence : ceux-ci attendent une vie plus longue, ceux-là désirent une meilleure vie ; et cependant la conduite ne diffère pas. Différer, ajourner, réserver toujours quelque chose pour l'avenir : ce n'est pas vivre, c'est espérer. Et le plus grand mal de tous, c'est que, avant même de connaître la vie, nous passons déjà : les uns commencent à vivre quand il faut cesser, et les autres n'ont jamais commencé quand ils le peuvent. Vois-tu ces hommes dont les négociations sont immenses, qui étendent partout leurs opérations ? Ils sont accablés par leurs propres biens ; et la prospérité même les opprime plus que l'adversité ne l'eût fait. Car la nature de l'homme veut qu'il se repose après son travail ; mais ces hommes ne connaissent aucun terme de leurs entreprises. Ceux qui passent leur vie dans les plaisirs cachent leur oisiveté sous une occupation apparente : car ils remplissent leurs jours, non pas de travaux honnêtes, mais de préoccupations vaines. Et ceux qui sont tourmentés par les soucis de la politique, par les charges publiques, par les honneurs, ce n'est pas la vie qu'ils mènent, c'est une attente de la vie. Les uns sont perdus par l'amour, les autres par l'ambition, ceux-ci par l'avarice, ceux-là par la curiosité ; et il n'y en a aucun qui sache qu'il ne lui est donné de vivre que le présent, et que le reste n'est qu'espérance. Retire-toi donc dans ces petites religions que tu juges bonnes, et souviens-toi que la vie est assez longue, si tu sais en user : apprends d'abord à ne rien désirer de trop, à regarder en toi-même, et à savoir que les choses les plus hautes ne demandent pas beaucoup de temps. Mais la vie que nous menerions si nous en étions les maîtres ne nous est pas donnée : et ceux qui jouissent le mieux du temps sont ceux qui font ce qu'ils veulent. Reconnais donc, enfin, que la vie n'est pas courte, mais que c'est nous qui la rendons telle ; et que nous ne manquons pas d'elle, mais que nous la dissipons.