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“La vie est longue, si tu sais en user.”
Nous ne recevons pas une vie courte, nous en raccourcissons la durée ; nous ne manquons pas de temps, nous en perdons beaucoup. La vie est assez longue pour donner place, si elle fut bien employée, à la plus grande et la plus utile pratique des choses ; mais, quand elle s'échappe dans le délabrement et la licence, quand on n'a su ni en prévoir les douceurs ni en retarder les amertumes, la vie s'en va sans que nous nous en apercevions, et nous laissons un éternel regret : car il arrive que ce qui est fini nous surprend à l'improviste. Ainsi donc, quand il s'agit de la vie, personne ne blâme la courtisation des hommes qui l'ont traversée en tourbillon ; et cependant, s'ils étaient saisis par les occupations ou par les plaisirs, les seuls qui sont agréables, l'opinion commune excuserait leur inconstance, parce que leurs erreurs ont quelque attrait. Mais ces hommes sont enlacés par des occupations d'autant plus fâcheuses qu'elles sont inutiles. C'est qu'en effet il y a des occupations qui sont des occupations d'oisifs : parmi elles, la vie est courte, comme la vie de ceux qui, ayant déployé des efforts très grands pour n'arriver à rien, consacrent leur temps à l'écriture, à la lecture, à la musique, à la chanson, et, déjà vieux, se font apprendre dans un coin l'art qu'ils veulent transmettre ou enseigner. Ceux-là sont occupés à ne rien faire. D'autres, encore plus malheureux, passent leur vie à régler celle des autres. Ne t'occupe pas, Paulinus, de savoir comment quelqu'un te jugera, mais de savoir comment tu te jugeras toi-même. Retiens donc tes jours, et tu verras que tu as très peu de choses à désirer et encore moins à obtenir. Est-ce que nous n'avons pas assez de temps pour les choses que nous accomplissons ? Est-ce que les gens sont ravis de tous ces honneurs ? On croit que les honneurs sont un bien, et l'on ignore qu'ils sont un mal. Le remède est de s'occuper d'activités honorables. La vie est longue, si tu sais en user. De même, la mémoire, si elle est bien employée, est assez longue ; si tu sais user de ta mémoire, tu vivras deux fois. Ne me dis pas que tu as été occupé : tu as été occupé, mais tu ne l'as pas été pour toi ; les autres ont eu tes jours, tu n'as pas eu les tiens. Les hommes sont très soucieux de préserver leur patrimoine, et, dès qu'il s'agit d'un temps perdu, ils ne font nul compte de la dilapidation la plus rigoureuse, alors qu'il n'est rien qui soit plus précieux. Mais on est négligent avec ce qui est nécessaire ; c'est une chose admirable de voir combien on est d'accord : aucun homme n'est ravi de voir que la chose la plus nécessaire à l'homme, le temps, fuit ; aucun ne tient compte du temps. Tous les hommes convoitent ce qui est inutile, alors que nul ne regrette le temps. On apprend l'art de gagner l'argent, dont la possession est au moins ambiguë, mais on ne fait rien pour regagner le temps, alors qu'il n'est rien qui soit certain : nul ne peut le reprendre, nul ne peut l'augmenter. L'avarice du temps est la plus légitime de toutes les avarices. Compte donc sur toi : ce n'est pas parce que tu as été occupé que tu as vécu. Ne me promets pas, Paulinus, une vie longue : je te promets une vie entière. Je ne te prie pas de vivre longtemps, mais de vivre longtemps bien. Ne t'arrête pas à ce que tu as fait : regarde ce qui reste. Le temps qui nous reste, il faut le garder comme le plus précieux des trésors. On me dira : « Mais l'homme le plus occupé, est-ce qu'il n'est pas libre ? » C'est que les occupés perdent leurs jours, à force de prendre soin des choses. Je ne blâme pas celui qui tient compte des occupations honnêtes : je blâme celui qui s'abîme dans des occupations qui ne sont pas les siennes. Il faut apprendre à ne pas s'adonner aux occupations étrangères. Retourne à toi-même. Vois combien tu es riche, combien tes propres biens te suffisent. Ce n'est pas que nous avons peu de temps, c'est que nous en perdons beaucoup. Voici une vie large et spacieuse, si tu veux bien y porter tes soins ; que la paresse cède, que la négligence cède, que les occupations étrangères cèdent, que la vie se déroule selon ta volonté. Ah ! qui voudra bien me protéger contre les occupations des autres ? Qui voudra bien ne pas s'occuper de moi, quand je voudrai être à moi seul ? Prie les dieux, Paulinus, et demande-leur de te donner ce que tu désires ; mais la vie entière, tu peux te la donner toi-même.