4 min de lecture
“Et ce n’est pas l’ambition seule qui ne s’arrête jamais ; toute passion fait de même : elle part toujours du point d’arrivée.”
Que les philosophes ne sont ni des séditieux ni de mauvais citoyens. Jupiter et l’homme de bien.
C’est une erreur, à mon avis, de voir dans les fidèles serviteurs de la philosophie des citoyens rebelles et réfractaires, contempteurs des magistrats, des rois, de tous ceux qui administrent la chose publique57. Au contraire nul ne leur paye plus qu’eux le tribut d’une reconnaissance légitime, car nul ne fait plus pour eux que ceux qui leur permettent la jouissance d’un loisir tranquille. La sécurité publique concourant à leur noble projet de vivre vertueusement, comment l’auteur d’un si grand bien ne serait-il pas chéri d’eux comme un père ? Et ils lui portent bien plus d’amour que ces esprits remuants, ces hommes d’intrigue qui doivent tant au prince et se prétendent encore ses créanciers, et sur qui ses grâces ne pleuvent jamais avec assez d’abondance pour désaltérer leur soif que l’on irrite en l’abreuvant. Or ne songer qu’à obtenir encore, c’est oublier ce qu’on a obtenu ; et de tous les vices de la cupidité le plus grand c’est qu’elle est ingrate. Ajoutons que de tous ces hommes qui ont des fonctions dans l’État nul ne considère qui il surpasse, mais par qui il est surpassé ; ils sont moins flattés de laisser mille rivaux derrière eux que rongés d’en voir un seul qui les précède. C’est le vice de toute ambition de ne point regarder derrière elle. Et ce n’est pas l’ambition seule qui ne s’arrête jamais ; toute passion fait de même : elle part toujours du point d’arrivée.
Mais l’homme pur et sincère qui a dit adieu au sénat, au forum, à toute participation au gouvernement, pour occuper sa solitude d’un plus sublime emploi, un tel homme affectionne ceux à qui il doit de le faire sans risque ; lui seul leur voue un hommage désintéressé, car il tient d’eux, sans qu’ils s’en doutent, un immense bienfait. Tout ce qu’il a de respect et d’estime pour les instituteurs dont le dévouement l’a tiré des inextricables voies de l’ignorance, il l’étend à ceux sous la tutelle desquels il cultive les plus nobles arts. « Mais le souverain protège aussi les autres de son autorité. » Qui le conteste ? Toutefois, comme on se sent plus obligé à Neptune, si, par un beau temps dont d’autres aussi profitaient, on a débarqué des objets plus précieux, plus nombreux que les leurs ; comme le marchand acquitte son vœu de meilleur cœur que le passager ; et comme, parmi les marchands mêmes, la gratitude a plus d’effusion chez ceux qui amenaient des parfums, de la pourpre, des choses à vendre au poids de l’or, que chez ceux qui avaient entassé à bord des denrées de vil prix bonnes pour servir de lest : de même le bienfait de la paix, auquel tous participent, touche plus profondément l’homme qui en fait le meilleur usage. Car que de gens, sous l’habit civil, subissent de plus durs travaux qu’à la guerre ! Penses-tu qu’on soit aussi reconnaissant de la paix quand on en consume les loisirs dans l’ivresse, dans la débauche, dans tous ces vices dont, fût-ce même au prix de la guerre, il faudrait rompre le cours ? À moins que tu ne supposes le sage assez peu juste pour se croire personnellement libre de toute obligation envers le bienfaiteur de tous. Je dois beaucoup au soleil et à la lune, et pourtant ils ne se lèvent pas pour moi seul ; les saisons, le Dieu qui les règle, sont mes bienfaiteurs particuliers, quoique cette belle ordonnance n’ait pas été établie en mon honneur. L’absurde cupidité humaine, avec ses distinctions de jouissance et de propriété, croit que rien n’est à elle de ce qui est à tout le monde ; le sage au contraire estime que rien n’est mieux à lui que les choses qu’il partage avec le genre humain, qui ne seraient pas communes si chacun n’y avait sa part, et il fait sienne jusqu’à la moindre portion de cette communauté.