Extrait de l’anthologie publique

Sénèque · Lettres à Lucilius · Lettre 89, paragraphes 10-13

4 min de lecture

“autrement, si je voulais donner les divisions des divisions, tout cela ferait un volume.”

Sur la fleur des objets glissons d’un pas rapide:

autrement, si je voulais donner les divisions des divisions, tout cela ferait un volume.

Pour toi, Lucilius, mon excellent ami, lis ces choses, je ne te le défends pas ; mais quoi que tu puisses lire, rapporte-le tout de suite aux mœurs. Ce sont tes mœurs qu’il faut discipliner : réveille les langueurs de ton âme, raffermis ce qui se relâche en toi, dompte ce qui résiste et fais une guerre à outrance à tes vices et aux vices du siècle. À ceux qui te crient : « Quoi ! toujours les mêmes reproches ? » Réponds : « C’est à moi de vous dire : quoi ! toujours les mêmes fautes ! Voulez-vous que les remèdes cessent plus tôt que la maladie ? Non : je les veux répéter encore ; vous les repoussez, j’insisterai d’autant plus. La cure commence à opérer, quand elle rappelle un corps en léthargie au sentiment de la douleur. En dépit de vous-mêmes je vous apprendrai à guérir. Plus d’une fois mes paroles peu flatteuses frapperont vos oreilles ; et la vérité, que chacun de vous refuse d’ouïr, tous ensemble vous l’entendrez. Jusqu’où reculerez-vous les bornes de vos possessions ? Une terre qui contint tout un peuple, est trop étroite pour un seul maître. Jusqu’où pousserez-vous vos labours, vous qui ensemencez des provinces, métairies pour vous encore trop circonscrites ? Des fleuves renommés arrosent durant tout leur cours une propriété privée ; de grandes rivières, limites de grandes nations, de leur source à leur embouchure sont à vous. C’est peu encore, si vous ne donnez à vos domaines les mers pour ceinture ; si votre fermier ne commande au delà de l’Adriatique, de la mer d’Ionie, de la mer Égée ; si des îles, jadis demeures de grands capitaines, ne sont pour vous de très-chétifs manoirs. Possédez tant que vous voudrez, au loin et au large : faites un fonds de terre de ce qui s’appelait un empire, ayez à vous tout autant que vous pourrez, toujours il en restera plus qui ne sera point à vous25.

« À votre tour maintenant, vous chez qui le luxe déborde en aussi larges envahissements que chez d’autres la cupidité. Jusqu’à quand, vous dirai-je, n’y aura-t-il point de lac sur lequel le faîte de vos villas ne s’élève comme suspendu, point de fleuve que ne bordent vos édifices somptueux ? Partout où l’on verra sourdre un filet d’eau thermale, de nouvelles maisons de plaisir vont sortir du sol. Partout où le rivage forme en se courbant quelque sinuosité, vous y bâtissez à l’instant ; le terrain n’est point digne de vous, si vous ne le créez de main d’homme, si vous n’y emprisonnez les mers26. Mais en vain vos palais resplendiront-ils en tous lieux, et sur ces hautes montagnes d’où l’œil découvre au loin la terre et les flots, et au sein des plaines d’où ils s’élèvent rivaux des montagnes ; quand vous aurez construit sans fin comme sans mesure, chacun de vous n’aura pourtant qu’un corps et bien mince. Que vous servent tant de chambres à coucher ? Vous ne reposez que dans une seule. Elle n’est point vôtre, la place où vous n’êtes point.

« À vous ensuite, qui pour votre table, gouffre insatiable et sans fond, faites fouiller la terre aussi bien que les mers. Hameçons, lacets, filets de tout genre font la plus laborieuse chasse à tous les animaux ; pas un n’obtient la paix que de vos dédains. De cette chère, que vous apprêtent des milliers de bras, combien peu en effleurent vos lèvres blasées de raffinements ? De cette énorme bête, prise au péril de tant de vies, combien peu en goûte le patron, gonflé d’indigestion et de nausées ! Ces amas de coquillages, voiturés de si loin, combien peu en reçoit cet estomac que rien n’assouvit ! Malheureux ! vous ne comprenez même pas que vous avez plus d’appétit que de ventre ! »