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“Tout ce que je ne devais pas vouloir, j’ai cessé de le pouvoir.”
Que tout ce qui est bien est désirable. – Patience dans les tourments.
Pour commencer par un propos banal, je te dirai que le printemps vient de s’ouvrir ; mais en s’approchant de l’été, lorsqu’il nous devait de la chaleur, il s’est refroidi, et l’on ne s’y fie point encore ; car souvent il nous rejette dans l’hiver. Veux-tu savoir combien jusqu’ici il a été peu sûr ? Je n’affronte pas encore l’eau toute froide : mais j’en tempère la crudité. « C’est, diras-tu, ne supporter ni chaud ni froid. » Cela est vrai, cher Lucilius : j’ai déjà bien assez des glaces de l’âge, moi qui au fort de l’été me sens à peine dégourdi, et qui en passe la plus grande partie sous mes couvertures. Je rends grâce à la vieillesse de m’avoir cloué dans mon lit. Et pourquoi ne la remercierais-je pas à ce titre ? Tout ce que je ne devais pas vouloir, j’ai cessé de le pouvoir. C’est avec mes livres que j’aime le plus à m’entretenir. Si parfois il me survient de tes lettres, je m’imagine être avec toi ; et l’illusion est telle qu’il me semble non que je t’écris, mais que ma voix répond à la tienne. Cherchons donc aussi ensemble, comme dans un entretien réel, la réponse à la question que tu me fais.
Toute espèce de bien est-elle désirable ? « Si c’est un bien, dis-tu, de subir la torture avec courage, d’être héros sur le bûcher, et patient dans la maladie, il s’ensuit que toutes ces souffrances sont désirables ; or je ne vois rien là qui soit digne de souhait. Jusqu’ici assurément je ne sache pas qu’on se soit acquitté d’un vœu pour avoir été battu de verges, torturé par la goutte, ou allongé par le chevalet. » Fais ici une distinction, Lucilius, et tu verras dans tout cela quelque chose de désirable. Je serais bien aise d’échapper aux tourments ; mais s’il faut les subir, mon vœu sera de m’y comporter intrépidement, en homme d’honneur et de courage. Je dois sans doute vouloir que la guerre n’arrive point ; mais, si elle arrive, mon vœu sera de supporter noblement les blessures, la faim, toutes les nécessités qu’apporte la guerre. Je ne suis pas assez fou pour souhaiter d’être malade ; mais, si je dois l’être, mon vœu sera de ne faire acte ni d’impatience ni de faiblesse. Ainsi ce qui est désirable, ce n’est point le mal, mais bien la vertu qui l’endure. Quelques-uns de nos stoïciens estiment que la fermeté dans les tourments n’est pas à désirer ni à repousser non plus, parce que l’objet de nos vœux doit être un bonheur sans mélange et sans trouble et inaccessible aux contrariétés. Tel n’est point mon avis, et pourquoi ? D’abord il ne peut se faire qu’une chose soit vraiment bonne et ne soit pas désirable ; ensuite, si la vertu est à désirer, et qu’il n’y ait nul bien sans elle, tout bien est, comme elle, désirable. Et puis, quand même la fermeté dans les tourments ne serait pas chose désirable, je demanderai encore si le courage ne l’est pas ? Car enfin le courage méprise et défie les dangers ; son plus beau rôle, son œuvre la plus admirable est de ne pas fuir devant la flamme, d’aller au-devant des blessures et, au besoin, loin d’esquiver le coup mortel, de le recevoir à poitrine ouverte. Si le courage est désirable, la fermeté dans les tourments l’est aussi : c’est en effet une partie du courage.
Distingue bien tout cela, je le répète, et rien ne fera plus équivoque pour toi. Ce qu’on doit désirer, ce n’est pas de souffrir, mais de souffrir courageusement. Voilà ce que je souhaite : le courage ; car voilà la vertu. « Mais qui formera jamais un pareil souhait ? » Il y a des vœux clairs et déterminés, ceux qui se font pour une chose spéciale ; il y en a d’implicites, quand un seul en embrasse plusieurs. Par exemple, je souhaite une vie honorable : cette vie honorable se compose d’actes variés ; elle comprend le tonneau de Régulus, la blessure qu’élargit Caton de sa propre main, l’exil de Rutilius, la coupe empoisonnée qui fit monter Socrate du cachot dans les cieux. Ainsi, en souhaitant une vie honorable, j’ai du même coup souhaité les épreuves sans lesquelles parfois elle est impossible.