Extrait de l’anthologie publique

Sénèque · Lettres à Lucilius · Lettre 82, paragraphes 1-5

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“C’est ici qu’il vous faut un cœur, une âme ferme.”

Contre la mollesse. Subtilités des dialecticiens.

Je ne suis plus inquiet de toi. Et quel dieu ai-je pris pour garant ? Tu le demandes ! Celui qui ne trompe personne : ton âme passionnée pour la droiture et la vertu. La meilleure partie de toi-même est hors de péril. La Fortune peut te faire tort ; mais, chose plus essentielle, je ne crains plus que tu te fasses tort à toi-même. Suis toujours ta voie : recueille-toi dans les habitudes d’une vie paisible sans mollesse. J’aime mieux être mal que mollement ; et prends ce mot être mal dans le sens ordinaire du peuple, vivre durement, pâtir et travailler. Souvent nous entendons vanter l’existence de certains hommes et dire avec envie : « Ils vivent dans la mollesse ; » c’est comme qui dirait : « Ils ne valent rien. » Car peu à peu leur âme s’effémine, et devient l’image même de la langueur, de la paresse où elle croupit et se fond. Et pour l’homme de cœur, s’endurcir à la peine ne vaut-il pas mieux ? Et puis l’efféminé craint de mourir, quand de sa vie il s’est fait une mort ! Il y a loin du vrai loisir à l’immobilité de la tombe. « Quoi donc ? Ne vaut-il pas mieux rester immobile que d’être emporté par le tourbillon de tant de futiles devoirs ? » Ce sont deux choses qui tuent également que les convulsions et le marasme. Et, je pense, un cadavre est aussi peu vivant sur un lit de parfums que sous le croc du bourreau. Le loisir sans les lettres est une mort ; c’est l’homme tout vif dans la sépulture. De quoi alors peut servir la retraite ? Nos causes d’anxiété ne nous suivent-elles pas au delà des mers ? Dans quel antre assez reculé ne pénétreront point les terreurs de la mort ? Comment fortifier et bâtir assez haut la paix de notre existence pour que la douleur n’y porte point l’alarme ? N’importe où tu te cacheras, les misères humaines t’assiégeront de leurs menaces. Combien au dehors, rôdant autour de nous, méditent une surprise ou l’assaut ; et au dedans, en pleine solitude, que de rébellions !

Que la philosophie nous enveloppe de son rempart inexpugnable : le sort, dût-il l’attaquer de ses mille machines, n’y fera point brèche. Elle est retranchée dans un poste invincible, l’âme qui a rompu avec l’extérieur : ce fort qu’elle s’est fait, elle sait s’y défendre ; tous les traits portent plus bas. La Fortune n’a pas les bras aussi longs qu’on le pense : elle ne saisit que ceux qui s’attachent à elle. Fuyons donc loin d’elle le plus que nous pourrons et fuyons vite ; mais nous ne le pourrons que par la connaissance de nous-mêmes et de la nature. Sachons où nous devons aller, d’où nous venons ; ce qui est bien pour l’homme, ce qui est mal ; ce qu’il faut vouloir ou éviter ; ce qu’est cette raison qui discerne le désirable de ce qui ne l’est point, qui apprivoise les passions folles, qui émousse les poignantes terreurs. Quelques-uns se vantent d’avoir, même sans la philosophie, réprimé tout cela ; mais le moindre accident qui met leur sécurité à l’épreuve leur arrache un tardif désaveu : tout ce fier langage tombe quand le bourreau leur vient prendre la main, quand la mort les attend tout proche97. On pourrait leur dire : « Vous braviez à votre aise des maux éloignés ; la voici cette douleur que vous disiez supportable. Voici cette mort contre laquelle vous faisiez tant de phrases intrépides. Les fouets résonnent, le glaive étincelle :

C’est ici qu’il vous faut un cœur, une âme ferme. »

Et ce qui donne cette fermeté, c’est de méditer assidûment, d’exercer non point ton langage, mais ton âme ; de t’aguerrir contre la mort, sans espérer sur ce point ni encouragements ni force morale de ceux qui, par des chicanes de mots, tenteront de te persuader que la mort n’est point un mal. Car enfin, sage Lucilius, moquons-nous un peu de ces inepties grecques dont, à ma grande surprise, je ne suis pas encore bien revenu. Notre Zénon pose ce syllogisme : « Aucun mal n’est glorieux ; la mort est glorieuse ; donc la mort n’est point un mal. » Me voilà bien avancé ! Délivré de ma peur, après ce beau mot je n’hésiterai plus à tendre le cou. Ne saurais-tu parler plus sérieusement, ne pas me donner à rire en face du supplice ? Oui certes, il me serait difficile de dire quel est le plus extravagant de se flatter d’étouffer par un tel argument la crainte de la mort, ou de prendre à tâche, comme si c’était la peine, de débrouiller ton sophisme. Car Zénon s’est réfuté lui-même par un syllogisme contraire, tiré de ce que nous plaçons la mort parmi les choses indifférentes, ἀδιάφορα, comme s’expriment les Grecs. « Rien d’indifférent, a-t-il dit, n’est glorieux ; la mort est glorieuse ; donc elle n’est pas indifférente. » Tu vois où va cette surprise de mots. La mort en elle-même n’est pas glorieuse ; c’est mourir courageusement qui est glorieux ; et quand il dit : « Rien d’indifférent n’est glorieux, » je l’accorde, sauf à dire aussi : rien de glorieux qui n’ait pour éléments des choses indifférentes. Je comprends comme telles, c’est-à-dire comme n’étant ni des biens ni des maux, la maladie, la douleur, la pauvreté, l’exil, la mort. Aucune de ces choses n’est essentiellement glorieuse, et rien pourtant ne l’est sans elles ; car on loue, non la pauvreté, mais l’homme qu’elle n’humilie ni ne fait plier ; car on loue, non l’exil, mais l’homme qu’il ne contriste pas ; car on loue, non la douleur, mais l’homme qui ne lui cède rien ; on n’a jamais loué la mort ; on loue celui à qui la mort a plus tôt fait d’enlever l’existence que de troubler le cœur. Toutes ces choses n’ont en elles rien d’honnête ni de glorieux ; mais quelle que soit celle où la vertu intervienne et mette la main, elle la fait honorable et glorieuse. Neutres par leur nature, elles se modifient selon que le vice ou la vertu y appliquent leur empreinte. Cette même mort, si belle chez Caton, est, chez Brutus, ignoble et déshonorante. Je parle de ce Brutus98 qui, condamné à périr et cherchant des délais, se retira à l’écart pour satisfaire un besoin naturel, et comme on l’appelait au supplice, répondit à l’ordre de présenter sa tête : « Je la présenterai ; si à ce prix on me laissait vivre ! » Quelle démence de vouloir fuir, quand reculer est impossible ! « Si à ce prix on me laissait vivre ! » Peu s’en fallut qu’il n’ajoutât : « même sous Antoine ! » Ô homme digne d’être livré à l’existence !