4 min de lecture
“Et lis de Dossennus quelle fut la sagesse.”
Tu demandes une chose utile, nécessaire même à qui désire arriver vite à la sagesse : tu veux que je divise la philosophie, et que je décompose ce vaste corps en plusieurs membres. En effet la connaissance des parties nous amène plus facilement à celle du tout. Et plût au ciel, tout comme la face de l’univers se développe à nos regards, que la philosophie pût nous apparaître tout entière, spectacle beau comme l’univers. Certes elle ravirait à elle l’admiration du genre humain et lui ferait quitter tout ce qui lui semble grand aujourd’hui, ignorant qu’il est de la vraie grandeur. Mais ce bonheur n’étant point fait pour nous, force nous est d’observer ici, de la même façon que nous contemplons les secrets de la nature. L’âme du sage, il est vrai, embrasse l’universalité de ce grand tout : son œil le parcourt aussi rapidement que fait le nôtre la voûte céleste ; quant à nous, qui avons à percer tant d’épais nuages et dont la vue s’arrête à un horizon si prochain, il est plus facile de nous exposer les détails, puisque l’ensemble nous échappe encore.
Je vais donc, comme tu l’exiges, distribuer la philosophie par divisions, non par lambeaux : car c’est la division, non le morcellement qui est utile, et il est aussi difficile de saisir le trop grand que le trop petit. Le peuple se divise en tribus, l’armée en centuries. Ce qui s’élève à de hautes proportions s’étudie mieux dans le classement de ses parties, lesquelles, ai-je dit, ne doivent être ni innombrables ni imperceptibles. Car c’est un abus de diviser à l’excès comme de ne point diviser du tout ! c’est l’image de la confusion qu’un fractionnement qui réduit la chose en poussière.
Et d’abord énonçons, pour te satisfaire, en quoi la sagesse diffère de la philosophie. La sagesse est pour l’âme humaine la perfection dans le bien ; la philosophie, c’est l’amour et la poursuite de cette perfection. La première montre le but où la seconde est parvenue. Pourquoi l’appelle-t-on philosophie ? L’ étymologie même du mot l’indique clairement. Quelques-uns ont défini la sagesse la science des choses divines et humaines. D’autres y ont ajouté : et de leurs causes ; adjonction superflue, ce me semble : car les causes ici font partie des choses mêmes. La philosophie aussi a été diversement définie : on l’a nommée tantôt l’étude de la vertu, tantôt l’étude propre à corriger l’âme, tantôt la recherche de la droite raison. Il est demeuré à peu près constant qu’il y a quelque différence entre la philosophie et la sagesse : car il ne se peut faire que l’objet poursuivi et le poursuivant soient identiques. Il y a grande différence entre l’avarice et l’argent, puisque l’une désire et que l’autre est désiré ; de même entre la philosophie et la sagesse. Celle-ci est l’effet et la récompense de celle-là ; l’une est le terme où marche l’autre. La sagesse est ce que les Grecs appellent σοφίαν, expression usitée aussi chez nos pères, comme chez nous celle de philosophie. C’est ce que prouvent nos vieilles comédies nationales et les mots inscrits sur la tombe de Dossennus :
Et lis de Dossennus quelle fut la sagesse.
Bien que la philosophie soit l’étude de la vertu, dont elle se distingue comme le moyen de la fin, quelques stoïciens n’ont pas cru pourtant qu’on pût les séparer, vu qu’il n’y a pas de philosophie sans vertu, ni de vertu sans philosophie. La philosophie est l’étude de la vertu, mais par la vertu même : or la vertu ne peut exister sans l’étude d’elle-même, ni l’étude de la vertu, sans la vertu. Car il n’en est point ici comme du but qu’on s’exerce à frapper de loin : ailleurs se trouve le point d’attaque, ailleurs le point de mire ; il n’en est pas comme des chemins qui conduisent à une ville, et qui sont en dehors. On n’arrive à la vertu que par elle-même. La philosophie et la vertu ont donc entre elles un lien commun.