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“La lune à son lever, pour n’être point séduit Par la sérénité d’une trompeuse nuit.”
Je passe à la musique. Tu m’enseignes comment les voix du ton aigu s’accordent avec celles du ton grave ; comment des cordes qui rendent des sons différents produisent un accord parfait. Ah ! fais plutôt que mon âme s’accorde avec elle-même, et que dans mes résolutions il n’y ait point de dissonance. Tu me montres quels sont les modes plaintifs ; montre-moi plutôt à ne point exhaler de plainte au milieu de l’adversité.
La géométrie m’apprend à mesurer de vastes fonds de terre, qu’elle m’apprenne plutôt la juste mesure de ce qui suffit à l’homme. L’arithmétique m’apprend l’art de compter, de prêter mes doigts aux calculs de l’avarice ; qu’elle m’apprenne plutôt le néant de pareils calculs, qu’il n’en est pas plus heureux l’homme dont l’immense fortune lasse ses teneurs de livres, et que bien superflues sont des possessions dont le maître serait le plus à plaindre des hommes s’il devait par lui-même supputer tout son avoir. Que me sert de savoir régler le partage du plus petit champ, si je ne sais point partager avec un frère ? À quoi bon relever en expert jusqu’au dernier pied d’un arpent, et ressaisir une minime fraction échappée à la toise, si je me chagrine de ce qu’un voisin puissant écorne ma propriété ? L’arithmétique me donne le secret de ne rien perdre de mes limites ; et je voudrais, moi, qu’on me donnât celui de tout perdre avec sérénité. « Mais c’est du champ de mon père et de mon aïeul qu’on m’évince ! » Et avant ton aïeul quel en était le maître ? Peux-tu me dire nettement, non pas même à quel homme, mais à quel peuple il a appartenu ? Tu y es entré non comme maître, mais comme fermier. Fermier de qui ? De ton héritier, au cas le plus heureux pour toi. Au dire des jurisconsultes on ne prescrit point sur le domaine public ; tu n’es ici que l’occupant ; ce que tu dis être à toi est au public, que dis-je ? à tout le genre humain21. Que ton art est sublime ! Tu sais mesurer les corps ronds ; tu réduis au carré toutes les figures qu’on te présente, tu nous dis les distances des astres, il n’est rien qui ne soit soumis à ton compas. Homme si habile, mesure donc l’âme humaine, montre toute sa grandeur, montre toute sa petitesse. Tu sais ce que c’est qu’une ligne droite ; que t’en revient-il, si ce qui est droit en morale tu ne le sais pas ?
À toi maintenant qui fais gloire de connaître les corps célestes,
Où va le froid Saturne, et quels cercles des cieux Parcourt le vol errant du messager des dieux.
À quoi cette science me sera-t-elle bonne ? À me donner l’alarme chaque fois que Saturne et Mars seront en présence, ou quand Mercure, à son coucher sur l’horizon, sera regardé de Saturne ? J’aime bien mieux me persuader que, quelle que soit leur position, les astres sont propices et nullement sujets à changer. Mus par les destins dont l’ordre ne s’interrompt, dont le cours ne s’évite jamais, c’est par des périodes marquées que se font leurs retours. « Ils sont les moteurs ou les pronostics de tout événement ! » Eh bien, s’ils opèrent tout ce qui arrive, que gagne-t-on à connaître ce qu’on ne changera point ? S’ils ne font que l’annoncer, à quoi bon prévoir l’inévitable ? Que tu le saches ou non, la chose se fera.
Observe le soleil au terme de sa course,
La lune à son lever, pour n’être point séduit Par la sérénité d’une trompeuse nuit.
J’ai songé de reste à bien m’assurer contre les surprises : tout lendemain n’est-il pas trompeur ? Ce que par avance on ignore trompe toujours. J’ignore ce qui sera, mais je sais bien ce qui peut être. Je ne me désespérerai de rien, je m’attends à tout : s’il m’est fait grâce de quelque chose, je le tiens pour gain. Le sort ne me trompe que s’il m’épargne, et même alors ne me trompe-t-il pas ; car comme je sais que tout accident est possible, je sais aussi que tous n’ont pas lieu infailliblement. Et j’attendrai les succès en homme préparé aux revers.