Extrait de l’anthologie publique

Sénèque · Lettres à Lucilius · Lettre 65, paragraphes 1-3

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“La maladie m’a pris une partie de la journée d’hier : toute la matinée a été pour elle, elle ne m’a laissé que l’après-midi.”

Opinions de Platon, d’Aristote et des stoïciens sur la cause première.

La maladie m’a pris une partie de la journée d’hier : toute la matinée a été pour elle, elle ne m’a laissé que l’après-midi. J’en profitai d’abord pour essayer de la lecture ; puis, mon esprit l’ayant pu soutenir, je me risquai à lui commander ou plutôt à lui permettre davantage. Je me mis à écrire, et même avec plus d’application qu’à l’ordinaire, en homme qui lutte avec un sujet difficile et qui ne veut pas être vaincu. Enfin il me vint des amis qui me firent violence et m’arrêtèrent tout court comme un malade intempérant. Je cessai d’écrire pour converser ; et je vais t’exposer le sujet sur lequel nous sommes en litige. Nous t’avons constitué arbitre ; tu as plus à faire que tu ne penses ; trois parties sont au procès.

Nos stoïciens disent, comme tu sais, qu’il y a dans la nature deux choses, principes de tout ce qui se fait, la cause et la matière. La matière, gisante et inerte, se prête à tout, toujours au repos, si nul ne la met en mouvement. La cause, c’est-à-dire l’intelligence, façonne la matière et lui donne le tour qui lui plaît ; elle en tire des ouvrages de toute espèce. Il faut donc qu’il y ait et la substance dont se fait la chose et l’action qui la fait : celle-ci est la cause, l’autre est la matière. Tout art est une imitation de la nature ; et ce que je disais touchant l’œuvre de la nature doit s’appliquer aux œuvres de l’homme. Une statue a exigé une matière qui souffrit le travail de l’artiste, et un artiste qui donnât à cette matière une figure. Dans cette statue la matière était l’airain, la cause le statuaire. Toute autre chose est dans ces conditions : elle se compose de ce qui prend une forme et de ce qui la lui imprime. Les stoïciens veulent qu’il n’y ait qu’une cause, la cause efficiente. Suivant Aristote, la cause est de trois genres. La première, dit-il, est la matière même, sans laquelle rien ne peut se faire ; la seconde est l’ouvrier ; la troisième est la forme, qui s’impose à chaque ouvrage, comme à la statue, et qu’il appelle en effet eidos. Il en ajoute une quatrième : le but de l’œuvre entière. Éclaircissons ce dernier point. L’airain est la cause première d’une statue ; car jamais elle n’eût été faite, sans une matière fusible ou ductile. La deuxième cause est l’artiste : cet airain ne pouvait devenir et figurer une statue, si des mains habiles ne s’y étaient employées. La troisième cause est la forme : cette statue ne s’appellerait pas le Doryphore ou la Diadumène, si on ne lui en eût donné tous les traits. La quatrième cause est le but dans lequel on l’a faite, puisque sans ce but elle ne serait pas. Qu’est-ce que le but ? Ce qui a invité l’artiste, ce qui lui a fait poursuivre son travail. Ce peut être l’argent, s’il l’a fabriquée pour la vendre ; la gloire, s’il a travaillé pour avoir un nom ; la piété, s’il voulait en faire don à un temple. C’est donc aussi une cause que la destination de l’œuvre. Et ne penses-tu pas qu’au nombre des causes d’exécution on doive mettre celle sans laquelle rien n’eût été fait ? Platon en admet encore une cinquième : le modèle qu’il appelle Idée ; c’est ce qu’a devant les yeux l’artiste en faisant ce qu’il a l’intention de faire. Or il n’importe qu’il ait ce modèle hors de lui pour y reporter son regard, ou qu’il l’ait conçu et posé au dedans de lui-même. Ces exemplaires de toutes choses, Dieu les possède en soi ; les nombres et les modes de tous les objets à créer sont embrassés par la pensée divine : elle est pleine de ces figures que Platon nomme les idées immortelles, immutables, inépuisables. Ainsi, par exemple, les hommes périssent : mais l’humanité, par elle-même, d’après laquelle est formé l’homme, est permanente ; ceux-là ont beau souffrir et mourir, celle-ci n’en sent nul dommage. « Les causes sont donc au nombre de cinq, d’après Platon : la matière, l’ouvrier, la forme, le modèle, le but ; après quoi vient le produit de tout cela. Ainsi dans la statue, dont nous parlions en commençant, la matière, c’est l’airain ; l’ouvrier, c’est le statuaire ; la forme, ce sont les traits qu’on lui donne ; le modèle, c’est le type imité par l’art ; le but est le motif de l’artiste ; le résultat définitif, la statue. » « Le monde, ajoute Platon, est un effet des mêmes causes : il a Dieu pour créateur ; pour matière, une masse inerte ; pour forme, cet ensemble et cet ordre que nous voyons ; pour modèle, la pensée d’après laquelle Dieu a fait ce grand et magnifique ouvrage ; pour but, l’intention qui le lui a fait faire. » Et cette intention, quelle fut-elle ? Toute de bonté. Ainsi du moins le dit Platon : « Pour quelle cause Dieu a-t-il créé le monde ? Dieu est bon ; l’être bon n’est jamais avare du bien qu’il peut faire ; il l’a conséquemment créé le meilleur possible. »