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“Ces maladies sont les vices invétérés, endurcis, comme la cupidité, l’ambition excessive : une fois maîtres de l’âme, ils la tiennent enserrée et deviennent ses éternels vautours.”
Quelle différence y a-t-il entre les maladies de l’âme et ses affections ? Je l’ai souvent énoncé : je veux te le rappeler encore. Ces maladies sont les vices invétérés, endurcis, comme la cupidité, l’ambition excessive : une fois maîtres de l’âme, ils la tiennent enserrée et deviennent ses éternels vautours. Pour les définir brièvement, ces maladies sont les faux préjugés où l’on s’obstine, comme de croire vivement désirable ce qui ne l’est que faiblement ; ou, si tu l’aimes mieux, c’est convoiter trop fort des choses faiblement désirables ou qui ne le sont pas du tout ; ou c’est priser trop haut ce qui a peu ou point de prix. Les affections sont des mouvements de l’âme répréhensibles, soudains et impétueux, qui, répétés et négligés, font les maladies ; de même qu’un catarrhe simple, qui n’a point passé à l’état chronique, produit la toux ; et la toux continue et invétérée, la phtisie. Ainsi les âmes qui ont fait le plus de progrès sont hors des maladies, mais ressentent encore des affections, si près qu’elles soient d’être parfaites.
À la deuxième classe appartiennent ceux qui se sont délivrés et des plus dangereuses maladies et même des affections, mais qui à cet égard ne possèdent point la pleine sécurité : ils peuvent éprouver des rechutes. La troisième classe a laissé derrière elle des vices graves et nombreux, mais non pas tous les vices ; libre de l’avarice, elle reste sujette à la colère, l’aiguillon de la chair ne la tourmente plus, mais l’ambition ne l’a pas quittée ; elle ne convoite plus, mais elle craint encore ; ces craintes mêmes lui laissent assez de fermeté pour certaines choses, bien qu’elle faiblisse pour d’autres ; elle méprise la mort, et la douleur l’épouvante.
Une réflexion sur cette dernière classe : estimons-nous bien partagés, si nous y sommes admis. Il faut une riche et heureuse nature, un grand et assidu dévouement à l’étude pour occuper le second rang : mais la troisième nuance n’est pas non plus à dédaigner. Songe et regarde combien d’iniquités t’environnent ; vois s’il est un seul attentat sans exemple ; quels progrès fait chaque jour le génie du mal ; que de méfaits politiques et privés ; tu sentiras que pour nous c’est assez faire que de ne pas être parmi les plus corrompus. « Mais j’espère, moi, pouvoir aussi m’élever plus haut. » Je le souhaiterais pour nous plutôt que je ne le promettrais. Le mal en nous a pris l’avance ; nous marchons à la vertu, empêtrés de mille vices ; j’ai honte de le dire : nous cultivons l’honnête à nos moments perdus. Mais quel magnifique salaire nous est réservé, si nous rompons nos empêchements, nos mauvaises tendances si tenaces ! Ni cupidité, ni crainte ne nous feront plus reculer ; inébranlables à toutes les alarmes, incorruptibles aux voluptés, nous n’aurons point horreur de la mort, non plus que des dieux ; nous saurons que ni la mort n’est un mal, ni les dieux ne sont méchants. Il y a autant de faiblesse dans l’être qui fait souffrir que dans celui qui71 souffre : aux êtres bons par excellence le pouvoir de nuire manque. Quel trésor nous attend si, quelque jour, de cette fange nous nous élevons à la hauteur sublime du sage, à cette tranquillité d’âme et, toute erreur bannie, à l’absolue indépendance ! « Cette indépendance, quelle est-elle ? » Ne craindre ni les hommes ni les dieux, ne vouloir rien de honteux, rien d’immodéré, exercer sans limites la royauté de soi-même. Inestimable bien que celui de s’appartenir !
69. « Je me sers d’un parler tel sur le papier qu’à la bouche. » (Montaigne.)
70. « Que direz-vous de cette éloquence qui ne va qu’à plaire et qu’à faire de belles peintures, lorsqu’il faudrait, comme dit Platon (voir le Gorgias), brûler, couper jusqu’au vif et chercher sérieusement la guérison par l’amertume des remèdes et par la sévérité du régime ? Trouveriez-vous bon qu’un médecin qui vous traiterait s’amusât, dans l’extrémité de votre maladie, à débiter des phrases élégantes et des pensées subtiles ? L’amour de la vie fait assez sentir ce ridicule-là ; mais l’indifférence où l’on vit pour les bonnes mœurs et pour la religion fait qu’on ne le remarque point dans les orateurs, qui devraient être les censeurs et les médecins du peuple. (Fénélon, sur l’Éloquence, dial. I.)
71. « Toute méchanceté vient de faiblesse, et qui pourrait tout ne ferait jamais de mal. » (J. J. Rousseau.)