Extrait de l’anthologie publique

Sénèque · Lettres à Lucilius · Lettre 95, paragraphes 5-9

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“L’origine du monde et l’histoire des dieux ; D’où la nature crée et nourrit toutes choses ;”

Je vais dire d’abord le système des cieux,

L’origine du monde et l’histoire des dieux ; D’où la nature crée et nourrit toutes choses ;

Leur fin, leur renaissance et leurs métamorphoses,

comme parle Lucrèce. Il s’ensuit donc que la philosophie, comme contemplative, a ses axiomes. Et puis n’est-il pas vrai que nul ne fera bien ce qu’il doit faire, s’il n’est instruit par la raison à remplir en toute chose toute l’étendue de ses devoirs ? Celui-là ne les observera pas qui aura reçu des préceptes relatifs et non généraux. Toute leçon partielle est faible en elle-même et pour ainsi dire sans racine. Les axiomes seuls nous affermissent, nous maintiennent dans la sécurité et dans le calme, embrassent et la vie tout entière et toutes les lois de la nature. Il y a la même différence entre les axiomes de la philosophie et ses préceptes qu’entre les éléments et les corps : ceux-ci dépendent de ceux-là, ceux-là sont les causes de ceux-ci, comme de tout.

« L’antique sagesse, dit-on, ne prescrivait rien de plus que ce qu’il faut faire ou éviter ; et les hommes d’alors en valaient beaucoup mieux ; depuis que sont venus les docteurs, les gens de bien ont disparu. Cette simple et accessible vertu s’est changée en une science obscure et sophistique : on nous enseigne à disputer, non à vivre. » Sans doute, comme vous le dites, cette sagesse de nos aïeux était grossière, surtout à sa naissance, ainsi que tous les autres arts qui avec le temps se sont raffinés de plus en plus. Mais aussi n’avait-on pas besoin alors de cures bien savantes. L’iniquité ne s’était ni élevée si haut, ni propagée si loin : à des vices non compliqués encore des remèdes simples pouvaient résister. Aujourd’hui il faut des moyens de guérir d’autant plus puissants que les maux qui nous attaquent ont bien plus d’énergie. La médecine était autrefois la science de quelques herbes propres à étancher le sang et à fermer les plaies ; depuis, elle est arrivée insensiblement à cette infinité de recettes si variées. Ce n’est pas merveille qu’elle ait eu moins à faire sur des tempéraments robustes, non encore altérés, nourris de substances digestibles que ne viciaient point l’art et la sensualité. Mais dès qu’au lieu d’apaiser la faim, on ne chercha qu’à l’irriter, et qu’on inventa mille assaisonnements afin d’aiguiser la gourmandise, ce qui pour le besoin était un aliment devint un poids pour la satiété. De là cette pâleur, ce tremblement de nerfs qu’a pénétrés le vin, ces maigreurs par indigestion, plus déplorables que celles de la faim ; de là cette incertaine et trébuchante démarche, cette allure, comme dans l’ivresse même, constamment chancelante ; de là cette eau infiltrée partout sous la peau, ce ventre distendu par la malheureuse habitude de recevoir outre mesure ; de là cet épanchement d’une bile jaune, ces traits décolorés, ces consomptions, vraies putréfactions d’hommes vivants, ces doigts retors aux phalanges roidies, ces nerfs insensibles, détendus et privés d’action ou mus par soubresauts, et vibrant sans relâche. Parlerai-je de ces vertiges, de ces tortures d’yeux et d’oreilles, du cerveau qui bouillonne comme un fourmillement, et des ulcères internes qui rongent tous les conduits par où le corps se débarrasse ? Et qui compterait en outre cet essaim de fièvres qui tantôt fondent à l’improviste, tantôt se glissent en poison lent, tantôt viennent avec leurs frissons et leurs tremblements universels ? Rappellerai-je tant d’autres maladies, innombrables supplices de la mollesse ? On était exempt de ces fléaux quand on ne s’était pas encore laissé fondre aux délices, quand on n’avait de maître et de serviteur que soi. On s’endurcissait le corps à la peine et au vrai travail ; on le fatiguait à la course, à la chasse, aux exercices du labour. On trouvait au retour une nourriture que la faim toute seule savait rendre agréable. Aussi n’était-il pas besoin d’un si grand attirail de médecins, de fers, de boîtes à remèdes. Toute indisposition était simple comme sa cause : la multiplicité des mets a multiplié les maladies. Pour passer par un seul gosier, vois que de substances combinées par le luxe, dévastateur de la terre et de l’onde ! Des aliments tout hétérogènes doivent nécessairement se combattre et altérer les digestions par leurs tendances diverses. Et il n’est pas surprenant que de matières si discordantes naissent des maladies si capricieuses et si variées, et que des éléments de contraire nature, concentrés sur un seul point, regorgent au dehors. Par là, nos maladies sont aussi peu uniformes que notre vivre.

Le prince, et tout à la fois le fondateur de la médecine, a dit que les femmes ne sont sujettes ni à la perte des cheveux ni à la goutte aux jambes. Cependant et leurs cheveux tombent et leurs jambes souffrent de la goutte. Ce n’est pas la constitution des femmes, c’est leur vie qui a changé : c’est pour avoir lutté d’excès avec les hommes qu’elles ont subi les infirmités des hommes. Comme eux elles veillent, elles boivent comme eux ; elles les défient à la gymnastique et à l’orgie ; elles vomissent aussi bien qu’eux ce qu’elles viennent de prendre au refus de leur estomac et rendent toute la même dose du vin qu’elles ont bu ; elles mâchent également de la neige pour rafraîchir leurs entrailles brûlantes. Et leur lubricité ne le cède même pas à la nôtre : nées pour le rôle passif (maudites soient-elles par tous les dieux !), ces inventrices d’une débauche contre nature en viennent à assaillir des hommes52. Comment donc s’étonner que le plus grand des médecins, celui qui connaît le mieux la nature, soit pris en défaut et qu’il y ait tant de femmes chauves et podagres ? Elles ont perdu à force de vices le privilège de leur sexe ; elles ont dépouillé leur retenue de femmes, les voilà condamnées aux maladies de l’homme. Les anciens médecins ne savaient pas recourir à la fréquence des aliments et soutenir par le vin un pouls qui va s’éteindre ; ils ne savaient pas tirer du sang et chasser une affection chronique à l’aide du bain et des sueurs ; ils ne savaient pas, par la ligature des jambes et des bras, renvoyer aux extrémités le mal secret qui siége au centre du corps. Rien n’obligeait à chercher bien loin mille espèces de secours contre des périls si peu nombreux. Mais aujourd’hui, quels immenses pas ont faits les fléaux de la santé humaine ! On paye ainsi les intérêts du plaisir poursuivi sans mesure ni respect de rien53.