Extrait de l’anthologie publique

Sénèque · Lettres à Lucilius · Lettre 108, paragraphes 6-12

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“Le moins pauvre est celui qui désire le moins ;”

Oui, le pauvre a bien peu, mais tout manque à l’avare

Sans pitié pour autrui, pour lui même barbare.

À de tels vers l’homme le plus sordide applaudit, et la censure de ses propres vices le charme13. Juge combien ces mots doivent avoir plus d’effet quand c’est un philosophe qui parle, lorsqu’à de salutaires préceptes se mêlent quelques vers qui les gravent plus efficacement dans les consciences peu éclairées ! « Car, comme a dit Cléanthe, de même que notre souffle produit un son plus éclatant s’il est comprimé dans l’étroite capacité d’un long tube d’où il sort enfin par un plus large orifice, ainsi la gêne et la contrainte du vers donnent à nos pensées un nouvel éclat. » La même chose que l’on écoute sans intérêt, qui effleure l’attention si on l’exprime en prose, dès que le rythme lui vient en aide, que la pensée, déjà heureuse, se plie aux entraves et à la précision du mètre, elle nous arrive comme le trait que darde un bras nerveux14. On parle en cent façons du mépris des richesses ; on nous enseigne par de fort longs discours à mettre nos biens en nous-mêmes, non dans nos patrimoines, que celui-là est opulent qui s’accommode à sa pauvreté et se fait riche de peu. Mais l’esprit est bien plus vivement frappé, quand on récite des vers comme ceux-ci :

Le moins pauvre est celui qui désire le moins ;

Tes vœux seront comblés s’ils suivent tes besoins.

Ces maximes et d’autres semblables nous arrachent l’aveu de leur évidence. Ceux mêmes à qui rien ne suffit s’extasient, se récrient, déclarent la guerre aux richesses. Quand tu leur verras cette disposition, insiste, presse et fortifie ton dire ; plus d’équivoques, de syllogismes, de chicanes de mots, de vains jeux de subtilité. Tonne contre l’avarice, tonne contre le luxe ; et si l’impression est visible, si les âmes s’ébranlent, redouble encore de véhémence. On ne saurait croire combien profitent de telles allocutions qui tendent à guérir les âmes et n’ont pour but que le bien des auditeurs. Il est bien facile de gagner de jeunes esprits à l’amour de l’honnête et du juste ; dociles encore, ils ne sont gâtés qu’à la surface ; que de prise a sur eux la vérité, si elle trouve un avocat digne d’elle !

Pour moi, certes, lorsque j’entendais Attalus discourir sur les vices, les erreurs, les maux de la vie, j’ai souvent pris en pitié la race humaine ; et lui me paraissait sublime et supérieur aux plus élevés des mortels. « Je suis roi, » disait-il ; et à mes yeux il était bien plus : car il avait droit de censure sur les rois de la terre. Venait-il à faire l’éloge de la pauvreté, à démontrer combien au delà du nécessaire tout n’est plus qu’inutilité, gêne et fardeau, j’étais prêt mainte fois à ne sortir que pauvre de son école. S’il flétrissait nos voluptés, s’il vantait la continence, la sobriété, une âme pure de tout plaisir illicite ou même superflu, je brûlais de couper court à l’intempérance et à la sensualité. Quelque chose m’est resté de ces leçons : car j’avais abordé tout le système avec enthousiasme ; puis, ramène aux pratiques du monde, j’ai peu conservé de ces bons commencements. Depuis lors, j’ai pour toute la vie renoncé aux huîtres et aux champignons : ce sont là non des aliments, mais de perfides douceurs qui forcent à manger quand on n’a plus faim, charme bien senti des gourmands qui engloutissent plus qu’ils ne peuvent tenir : cela passe facilement et se vomit de même. Depuis lors, je me suis à jamais interdit les parfums, la meilleure odeur pour le corps étant de n’en avoir aucune. Depuis lors, j’ai sevré de vin mon estomac, et j’ai dit aux bains à étuves un éternel adieu : se rôtir le corps et l’épuiser de sueurs m’a paru une recherche fort inutile. Les autres habitudes dont je m’étais défait sont revenues ; de façon pourtant qu’en cessant de m’abstenir je garde une mesure assez voisine de l’abstinence, ce qui peut-être est plus difficile ; car pour certaines choses le retranchement total coûte moins que l’usage modéré.