Extrait de l’anthologie publique

Sénèque · Lettres à Lucilius · Lettre 76, paragraphes 11-16

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“J’ai tout pesé d’avance et je suis préparé.”

L’unique bien est d’une nature telle qu’il se fait sentir non-seulement aux âmes parfaites, mais aux cœurs nobles par nature et bien doués ; tous les autres biens sont choses légères et changeantes. Aussi les possède-t-on avec anxiété : si haut que les entasse sur une même tête la bienveillance du sort, c’est pour leur maître une lourde charge, embarrassante toujours, parfois même écrasante. De tous ces hommes que tu vois éclatants de pourpre, pas un n’est heureux, non plus que ces princes de théâtre pour qui le sceptre et la chlamyde sont un attribut de leur rôle, et qui après avoir étalé en public leur haute stature et leurs cothurnes, à peine sortis de la scène se déchaussent et redescendent à leur taille naturelle. Non, de tous ces personnages guindés bien haut sur un échafaudage d’honneurs et de richesses, pas un n’est grand. Pourquoi donc le paraissent-ils ? Tu mesures base et statue ensemble. Un nain sera toujours petit, eût-il une montagne pour piédestal, et un colosse toujours grand, fût-il descendu dans un puits.

L’erreur dont nous souffrons, qui nous fascine, c’est que nous ne prisons jamais l’homme pour ce qu’il est ; nous ajoutons à la personne son entourage. Et pourtant, si l’on veut rechercher son vrai prix et savoir quel il est, c’est à nu qu’il faut l’examiner. Qu’il dépose devant toi ce patrimoine, ces honneurs et tous ces autres mensonges de la Fortune75 ; dépouille-le même de son corps, n’envisage que son âme, ce qu’elle est, tout ce qu’elle est, si sa grandeur est personnelle ou d’emprunt. Voit-il sans baisser la paupière les glaives étincelants ; sait-il qu’il ne lui importe en rien que sa vie s’exhale de ses lèvres ou par sa gorge entrouverte, donne-lui le nom d’heureux ; donne-le-lui si à la menace de tortures physiques, de rigueurs du sort, d’iniquités d’un homme puissant, si en présence des chaînes, de l’exil, de tous les fantômes dont s’épouvantent nos imaginations, il demeure impassible et dit :

Nul péril à ma vue

Ne présente, ô prêtresse, une face imprévue :

J’ai tout pesé d’avance et je suis préparé.

« Ces menaces que tu me fais aujourd’hui, je me les suis faites en tous temps : homme, je me tiens prêt aux accidents de l’humanité. » D’un mal prévu le choc ne vient plus qu’amorti. Mais pour les âmes irréfléchies et qui ont foi en la Fortune, tous les événements ont une face nouvelle et inopinée ; et la nouveauté, chez ces sortes de gens, fait presque tout le mal. Vois pour preuve comme l’habitude leur donne le courage d’endurer ce qu’ils croyaient insupportable. C’est pourquoi le sage s’aguerrit contre les maux à venir ; et ce que les autres ne trouvent léger qu’après de longues souffrances, lui le rend tel en y pensant longtemps. On entend parfois cette exclamation échappée aux imprévoyants : « Pouvais-je me douter que ce coup m’attendait ? » Mieux instruit, le sage les attend tous : quoi qu’il advienne, il dit : « Je le savais. »

72. Axiome de Solon. « Un jour que Marc Aurèle sortait de son palais, un philospohe, Lucius, lui demanda pour quelle affaire il sortait. « Il est beau de s’intruire, répondit l’empereur ; même quand on est vieux. Je vais chez le philosophe Sextus, pour y apprendre ce que je ne sais pas encore. — Ô Jupiter ! s’écrie Lucius, heureux les Romains dont l’empereur, au déclin de son âge, ne dédaigne pas de s’instruire encore et se rend à l’école, comme un enfant, des tablettes pendues à sa ceinture ! » (Philostrate.)

(Voltaire, Variantes du ler disc, sur l’homme.)