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“La poutre que jadis les coins seuls déchiraient.”
Jusqu’ici je pense comme Posidonius : mais que la philosophie ait inventé les arts qui sont d’un usage journalier dans la vie, je ne l’accorde pas ; je ne lui décerne pas la gloire des œuvres manuelles. « Les humains dispersés, dit-il, et n’ayant d’abri qu’une excavation sous terre ou au pied d’une roche, ou le creux d’un tronc d’arbre, apprirent d’elle à construire des cabanes. » Pour moi, je crois que la philosophie n’a pas plus imaginé ces échafaudages de toits élevés sur des toits et de villes assises sur des villes, que ces viviers tenus bien clos pour que la gourmandise ne coure pas les risques des tempêtes : pour que, dans les bourrasques même les plus violentes, la sensualité ait ses ports choisis où elle engraisse des poissons tous parqués selon leur espèce. Qu’est-ce à dire ? La philosophie a montré aux hommes à avoir clef et serrure ? Qu’eût-elle fait là ? Rien qu’un appel à l’avarice. La philosophie aurait, au grand péril de qui les habite, suspendu sur nos têtes ces toits menaçants ? Ne suffisait-il pas du premier abri venu, de quelque retraite naturelle, trouvée sans art et sans difficulté ? Crois-moi, ce siècle de bonheur a précédé les architectes. C’est quand déjà naissait le luxe que naquit l’usage et d’équarrir les pièces de bois, et de faire courir la scie sur des lignes tracées d’avance qui permettent de diviser d’une main sûre
La poutre que jadis les coins seuls déchiraient.
Alors les maisons n’étaient point faites pour les salles de festin où pût tenir un peuple de convives ; on ne voiturait pas sur une longue file de chariots, qui font trembler tout un quartier, des pins et des sapins énormes où des lambris d’or massif dussent être suspendus. Deux fourches parallèles soutenaient la cabane ; un amas de ramées et de feuilles entassées disposé en pente suffisait, même à l’écoulement des grandes pluies. Sous de pareils toits habitait la sécurité. Le chaume couvrit des hommes libres : sous le marbre et l’or loge la servitude.
Je suis encore d’autre avis que Posidonius, quand il prétend que les outils en fer sont de l’invention des sages. À ce compte il pourrait leur attribuer aussi
Et la toile perfide, et la glu du chasseur,
Et sa meute, des bois ceignant la profondeur;
toutes inventions de l’industrie humaine, non de la sagesse. Je ne pense pas non plus que ce furent les sages qui découvrirent les mines de fer et d’airain, quand l’incendie des forêts calcina le sol, et que les veines gisant à sa surface coulèrent liquéfiées. Ces choses-là sont trouvées par les mêmes gens qui les exploitent. Autre problème, qui ne me semble pas aussi difficile qu’à Posidonius : « L’usage du marteau a-t-il précédé celui des tenailles ? » Ces deux objets sont dus à quelque esprit exercé, pénétrant, plutôt que grand et élevé : et ainsi de toutes les recherches qui veulent un corps courbé vers la terre et une âme absorbée par elle. Le sage était de facile entretien. Pourquoi non ? puisque en nos jours même il désire le moins d’attirail possible.
Comment, je te prie, concilies-tu ton admiration pour Diogène avec celle que t’inspire Dédale ? Lequel des deux te semble sage ? L’inventeur de la scie, ou celui qui, voyant un enfant boire de l’eau dans le creux de sa main, brisa aussitôt son écuelle qu’il tira de sa besace, et se reprochant sa sottise, s’écria : « Comment ai-je gardé si longtemps un meuble superflu ? » celui enfin qui fit d’un tonneau son logement et son lit ? De nos jours, dis-moi, est-il plus sage l’homme qui trouva moyen de faire jaillir par de secrets tuyaux30 l’eau safranée à une immense hauteur, de remplir ou vider brusquement de leurs masses d’eau des bras de mer factices, d’adapter aux salles de festin des lambris mobiles qui en renouvellent successivement la face, si bien qu’on change de plafonds autant de fois que de services, est-il plus sage que l’homme qui prouve aux autres comme à lui-même que la nature est loin de nous avoir rien imposé de dur et de difficile ; qu’on peut se loger sans marbrier et sans sculpteur, se vêtir sans avoir commerce au pays des Sères, posséder tout ce qui est nécessaire à nos besoins en se contentant de ce que la terre offre à sa surface ? Si le genre humain voulait écouter cette voix, il saurait qu’il peut aussi bien se passer de cuisiniers que de soldats. Ceux-là furent les vrais sages, ou du moins le plus près de l’être, qui presque sans frais pourvurent à l’entretien du corps. Des soins bien simples procurent le nécessaire ; c’est pour les raffinements qu’on s’épuise de travail. On n’a pas besoin d’artisans si on suit la nature : elle n’a pas voulu nous partager entre tant de choses : en nous donnant des besoins, elle nous donne de quoi les satisfaire. Le froid est insupportable pour l’homme nu. Eh bien ! est-ce que la dépouille des bêtes sauvages et autres ne suffit pas et au delà pour nous garantir ? Des écorces d’arbres ne sont-elles pas le vêtement de la plupart des races barbares ? La plume des oiseaux ne se tresse-t-elle point en commodes habits ? Aujourd’hui même les Scythes en grande partie n’endossent-ils pas des fourrures de renards et de martres, molles au toucher et impénétrables au vent ? « Il faut bien pourtant repousser par la fraîcheur de l’ombre les traits brûlants d’un soleil d’été. » Eh quoi ! les siècles ne nous ont-ils pas préparé une foule de retraites qui, soit injure du temps, soit tout autre accident, se sont creusées en profondes cavernes ? Et puis des branches flexibles que la main façonnait en claie, qu’on enduisait d’un grossier limon recouvert de paille et d’herbes sauvages, tout cela ne fit-il pas un toit incliné où glissaient les pluies et sous lequel on passait tranquillement la saison des orages ? Et enfin les habitants des Syrtes ne se cachent-ils pas dans des trous, les ardeurs excessives du soleil ne leur laissant d’abri suffisamment compacte que la terre même, toute brûlante qu’elle est ?