Extrait de l’anthologie publique

Sénèque · Lettres à Lucilius · Lettre 86, paragraphes 5-16

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“Sème au printemps la fève ; au printemps les sainfoins”

Rufillus sent le musc.

Rufillus vivrait aujourd’hui qu’il semblerait sentir le bouc, qu’il serait comme ce Gorgonius que le même Horace lui oppose. Prendre des parfums n’est plus rien, si on ne les renouvelle deux, trois fois le jour, de peur que tout s’évapore. Et ces gens font gloire de leurs odeurs, comme si elles venaient d’eux ! Si tu trouves ceci trop austère, accuses-en l’influence du lieu. Là j’ai appris d’Ægialus, chef d’exploitation trèsintelligent et possesseur actuel de ce domaine, que même les vieux arbres peuvent se transplanter. Chose essentielle à savoir pour nous autres vieillards qui ne mettons pas en terre un olivier qui ne soit pour un autre. Ægialus en a transplanté devant moi en automne un de trois ou quatre ans dont les fruits ne l’avaient point satisfait. Toi aussi tu pourras t’abriter sous cet arbre lent à venir

Qui, né pour un autre âge,

À nos futurs neveux réserve son ombrage.

comme dit notre Virgile, moins soigneux de l’exacte vérité que de la grâce parfaite des détails ; il a voulu non pas instruire l’homme des champs, mais charmer ses lecteurs. En effet, sans parler de mainte autre erreur, il a fallu qu’aujourd’hui je le prisse en défaut sur le point que voici

Sème au printemps la fève ; au printemps les sainfoins

Et le millet doré redemandent tes soins.

N’y a-t-il qu’une époque pour semer ces trois choses, et chacune doit-elle se semer au printemps ? Tu vas en juger.

Je t’écris au moment où juin décline déjà vers juillet : eh bien ! je viens de voir, le même jour, semer le millet et récolter la fève.

Revenons à l’olivier, que j’ai vu aussi transplanter de deux manières. Figure-toi des arbres de belle grandeur, tous leurs rameaux coupés à un pied du tronc : ils ont leur tige, on a retranché, sans toucher à la souche principale où elles tiennent, le chevelu des racines : cette souche frottée de fumier est plongée dans la fosse ; puis non content d’y amonceler la terre, on la presse en piétinant. Rien, à ce que dit Ægialus, n’est plus efficace que cette pression : elle ferme passage au froid et au vent, rend l’arbre moins mobile et permet aux racines nouvelles de s’étendre et de mordre le sol : elles sont si tendres et si faiblement adhérentes que la moindre agitation les arracherait infailliblement. De plus, avant d’enfouir l’arbre, il ratisse légèrement l’écorce ; car il prétend qu’il repousse des racines de toute la partie mise à nu. Le tronc ne doit pas s’élever de terre au delà de trois ou quatre pieds, vu qu’en très-peu de temps il se garnira de branches depuis le bas et ne restera pas en grande partie, comme les vieux oliviers, aride et rabougri.

Voici quel fut son second mode de transplantation : de fortes branches, dont l’écorce non durcie encore ressemble à celle des jeunes arbres, se plantaient comme des troncs. Leur croissance est un peu plus lente ; mais, comme s’ils partaient d’une tige mère, ils n’ont rien qui choque le toucher ni la vue. J’ai vu encore un vieux cep de vigne qu’on détache du tronc pour le transplanter : il faut ramasser en faisceau, s’il se peut, jusqu’aux moindres poils des racines, puis coucher le plant bien au long, pour que le cep même en jette de nouvelles. Et j’en ai vu de plantés en février, et même à la fin de mars, qui déjà tiennent embrassé l’ormeau de leur voisin. Au surplus tous ces arbres que j’appelle à haute tige veulent, suivant Ægialus, être arrosés d’eau de citerne : si ce moyen est bon, nous avons la pluie à commandement. Je ne veux pas t’en apprendre plus, de crainte de te mettre en état, comme Ægialus l’a fait avec moi, de disputer contre ton maître.

12. Un Mss. porte Annibali, d’autres Annibalis, un autre Annihal, leçon que nous avons suivie. Au nominatif le sens est qu’Annibal aussi fut exilé de son pays ; avec le génitif, que le sénat romain avait exigé cet exil ; avec le datif, que la victoire de Scipion sur Annibal ne lui avait valu que l’ingratitude de ses concitoyens.

13. Voir Nouvelle Héloise , IVe partie, l. II, description du jardin de M. de Wolmar, où sont critiqués les jardins français dans lesquels se voyaient de grands vases remplis de rien.

14. La pierre spéculaire, espèce d’albâtre transparent de Cappadoce, qui remplaçait le verre très-rare aux fenêtres chez les anciens. « Les rognures mêmes en sont utiles, dit Pline, Hist. XXXVI, xlv, et l’on en sème le grand cirque à l’époque des jeux , ce qui le rend d’une blancheur éblouissante. » Trimalchion, dans Pétrone, en fait semer sa salle de banquet. Sénèque, Lettre xc, dit que l’usage de cette pierre a été découvert de son temps.