Extrait de l’anthologie publique

Sénèque · Lettres à Lucilius · Lettre 95, paragraphes 23-27

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“Qu’elle y soit toujours ; nous sommes nés pour le bien commun.”

Ah ! rien d’humain ne m’est étranger, je suis homme64.

Qu’elle y soit toujours ; nous sommes nés pour le bien commun. La société est l’image exacte d’une voûte qui croulerait avec toutes ses pierres, si leur mutuelle résistance n’assurait seule sa solidité.

Ayant fait la part des dieux et des hommes, examinons comment il faut user des choses. On aura jeté au vent ses préceptes, s’ils ne sont précédés de l’idée qu’on doit avoir sur chaque chose, sur la pauvreté, les richesses, la gloire, l’ignominie, la patrie, l’exil. Apprécions chacune de ces choses, sans tenir compte de l’opinion ; cherchons ce qu’elles sont, et non comment on les appelle.

Je passe aux vertus. On nous recommandera d’avoir en haute estime la prudence, de nous armer de courage, d’aimer la tempérance, d’embrasser la justice, s’il se peut, plus étroitement encore que tout le reste. Mais on n’obtiendra rien, tant qu’on ignorera ce qu’est la vertu ; s’il n’y en a qu’une ou s’il y en a plusieurs ; si elles sont séparées ou connexes ; si en posséder une c’est les posséder toutes ; comment elles diffèrent entre elles. L’artisan n’a besoin de s’enquérir ni de l’origine, ni des avantages de son métier, non plus que le pantomime de la théorie de la danse. Tous ces arts-là se savent pour ainsi dire eux-mêmes et sont tout d’une pièce : car ils n’embrassent pas l’ensemble de la vie. La vertu est en même temps la science des autres et de soi : il faut apprendre d’elle à l’étudier elle-même. L’action ne sera pas droite, si la volonté ne l’est pas, puisque la volonté fait l’action. D’autre part, la volonté ne peut être droite que le fond de l’âme ne le soit, car de là procède la volonté ; et le fond de l’âme ne sera tel que lorsqu’elle aura saisi les lois de toute la vie, fixé ses jugements sur chaque chose et réduit tout au pied de la vérité. Point de tranquillité que pour ceux qui possèdent une règle immuable et certaine de jugement ; les autres tombent à chaque pas, puis se relèvent, et du dégoût à la convoitise c’est un va-et-vient incessant. La cause de cette mobilité est toujours l’éblouissement que nous cause le phare le moins sûr de tous, l’opinion. Pour vouloir toujours les mêmes choses, il faut vouloir le vrai. On n’arrive point au vrai sans les dogmes : toute la vie est là. Biens et maux, honnête et déshonnête, juste et injuste, actes pieux et impies, vertus et usages des vertus, avantages de la vie, considération, dignité, santé, force, beauté, sagacité des sens, toutes ces choses veulent un bon appréciateur. Que l’on puisse savoir pour combien chacune doit entrer dans nos ressources. Car on s’abuse, et l’on prise certains objets plus qu’ils ne valent ; et l’on s’abuse au point que ce qui tient chez nous la première place, richesses, crédit, puissance, ne devrait pas compter pour un sesterce. Voilà ce que tu ne sauras point, si tu n’as étudié la grande loi d’appréciation qui pèse et estime tout cela. Tout comme les feuilles ne peuvent verdir d’elles-mêmes, comme il leur faut une branche où elles tiennent, dont elles tirent la sève ; ainsi les préceptes, s’ils sont isolés, se flétrissent : greffe-les sur un corps de doctrines.

Et puis, ceux qui suppriment les principes généraux ne s’aperçoivent pas qu’ils les confirment par cela même. Car que disent-ils ? que les préceptes suffisent au système entier de la vie ; qu’on n’a que faire des principes généraux de la sagesse, c’est-à-dire des dogmes. Or, ce qu’ils disent là, est aussi un principe général, tel assurément que j’en établirais un si je disais qu’il faut laisser là les préceptes comme superflus, s’en tenir aux principes généraux et en faire son étude exclusive : cette défense même de s’occuper des préceptes serait un précepte encore. En philosophie certains cas réclament des conseils ; certains autres, et le nombre en est grand, veulent des preuves, car ils sont enveloppés de doute, et à peine le plus grand soin, joint à une extrême pénétration, peut-il les éclaircir. Si les preuves sont nécessaires, nécessaires aussi sont les dogmes, fruit du raisonnement, résumés de la vérité. Il est des choses évidentes, il en est d’obscures ; les évidentes sont ce que les sens, ce que la mémoire saisissent ; les obscures, ce qui leur échappe. Or la raison n’est point pleinement satisfaite des choses évidentes ; son plus grand, son plus beau domaine est dans les choses cachées. Ce qui est caché veut des preuves ; nulle preuve sans dogmes ; donc les dogmes sont nécessaires. La croyance aux choses certaines, qui fait le sens commun, fait aussi le sens parfait ; sans elle tout n’est dans l’âme que fluctuation ; de là encore la nécessité du dogme qui donne aux esprits la règle inflexible de jugement. Enfin, quand nous avertissons un homme de mettre son ami sur la même ligne que lui-même, de songer qu’un ennemi peut devenir ami, de redoubler d’affection envers l’un, de modérer sa haine pour l’autre, nous ajoutons : « Cela est juste et digne de l’honnête homme. » Eh bien, le juste et l’honnête sont renfermés dans le code de nos dogmes, code par conséquent nécessaire, puisque sans lui le juste ni l’honnête n’existent plus.

Mais joignons dogmes et préceptes : car sans la racine les rameaux sont stériles, et la racine profite à son tour des rameaux qu’elle a produits. Personne ne peut ignorer de quelle utilité sont les mains ; leurs services sont manifestes : mais le cœur, de qui les mains reçoivent la vie, la force et le mouvement, le cœur reste caché. Je puis dire de même des préceptes qu’ils paraissent à découvert, mais que les dogmes de la sagesse s’enveloppent de mystère. Ce qu’il y a de plus saint dans les choses sacrées est révélé aux initiés seuls ; ainsi la philosophie ne dévoile ses derniers secrets qu’aux adeptes quelle admet dans son sanctuaire, tandis que ses préceptes et autres détails de ce genre sont connus même des profanes.