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“« Une table à trois pieds, une simple salière,
Pour me parer du froid une toge grossière,”
Oui, Lucilius, notre âme n’a pas de titre plus frappant de sa haute origine que son dédain pour l’indigne et étroite prison où elle s’agite, que son courage à la quitter. Il n’ignore pas où il doit retourner, celui qui se rappelle d’où il est venu. Ne voyons-nous pas combien d’incommodités nous travaillent, combien ce corps est peu fait pour nous ? Nous nous plaignons tour à tour du ventre, de la tête, de la poitrine, de la gorge. Tantôt nos nerfs, tantôt nos jambes nous tiennent au supplice ; les déjections nous épuisent ou la pituite nous suffoque ; puis c’est le sang qui surabonde, qui plus tard vient à nous manquer : d’ici, de là, nous sommes harcelés et poussés dehors, inconvénients ordinaires à l’habitant d’une demeure qui n’est point la sienne. Et au sein même du ruineux domicile qui nous est échu, nous n’en formons pas moins d’éternels projets, nous n’envahissons pas moins en espoir le plus long avenir qu’une vie humaine puisse atteindre, jamais rassasiés d’or, jamais rassasiés de pouvoir. L’impudence et la déraison peuvent-elles aller plus loin ? Rien ne suffit à des êtres faits pour mourir, disons mieux, à des mourants8. Car point de jour qui ne nous rapproche du dernier, du bord fatal d’où il nous faut tomber ; et chaque heure nous y pousse. Vois quel aveuglement moral est le nôtre ! Cet avenir dont je parle s’accomplit en ce moment même, il est en grande partie arrivé. Car le temps que nous avons vécu est rentré dans le néant où il était avant que nous ne vécussions ; et quelle erreur de ne craindre que le jour suprême, quand chaque jour nous avance d’autant vers la destruction ! Ce n’est point le pas où l’on succombe qui produit la lassitude, il ne fait que la révéler. Le jour suprême aboutit à la mort, mais chaque jour s’y acheminait. Elle nous mine peu à peu, elle ne nous fauche pas9.
Aussi toute grande âme, ayant conscience de sa céleste origine, s’efforce-t-elle, au poste où elle est mise, de se conduire avec honneur et talent ; du reste, ne jugeant comme à elle aucun des objets qui l’entourent, elle en use à titre de prêts : elle est étrangère et passe vite10. Une pareille constance chez un homme n’est-elle pas comme l’apparition d’une nature extraordinaire, surtout, ai-je dit, si cette grandeur est démontrée vraie en ce qu’elle est toujours égale ? Le vrai demeure invariable ; le faux ne dure pas. Certains hommes sont tour à tour Vatinius et Catons : tout à l’heure ils ne trouvaient pas Curius assez austère, Fabricius assez pauvre, Tubéron assez frugal, assez simple dans ses besoins ; maintenant ils luttent d’opulence avec Licinius, de gourmandise avec Apicius, de mollesse avec Mécène. La grande marque d’un cœur corrompu est de flotter, de se laisser ballotter sans fin des vertus qu’on simule aux vices qu’on affectionne.
On lui voyait tantôt deux cents esclaves,
Tantôt dix ; il n’avait que tétrarques et rois
Et grandeurs à la bouche ; et puis, baissant la voix :
« Une table à trois pieds, une simple salière,
Pour me parer du froid une toge grossière,
C’est assez. » À cet homme exempt de passions,
Chiche, content de peu, donnez deux millions :
En cinq jours bourse vide…
Tous ceux dont je parle sont représentés par ce personnage d’Horace, jamais égal ni semblable à lui-même, tant il erre d’un excès à l’autre. Tels sont beaucoup de caractères, je dirais presque tous. Quel est l’homme qui chaque jour ne change de dessein et de vœu ? Hier il voulait une épouse ; aujourd’hui, une maîtresse ; tantôt il tranche du souverain, tantôt il ne tient pas à lui qu’il ne soit le plus obséquieux des esclaves ; souvent gonflé jusqu’à se rendre haïssable, il va s’aplatir et se faire plus petit, plus humble que ceux qui gisent vraiment dans la boue ; tour à tour il sème l’or et le ravit. Ainsi se trahit surtout l’absence de jugement : on paraît sous telle forme, puis sous telle autre ; et, chose à mon gré la plus pitoyable du monde, on n’est jamais soi. C’est une grande tâche, crois-moi, que de soutenir toujours le même personnage. Or, excepté le sage, nul ne le fait. Nous autres, nous ne savons encore que changer : tu nous verras par moments économes, sérieux ; par moments prodigues et frivoles. C’est à toute heure travestissement nouveau, et l’opposé de ce que nous quittons11. Gagne donc sur toi de te maintenir jusqu’à la fin tel que tu as résolu d’être. Fais qu’on puisse te louer, ou du moins te reconnaître. Il y a tel homme, qu’on a vu la veille, et dont on peut dire : « Qui est-il ? » tant est grande la métamorphose !
5 Voir Lettre xlv. De la Clémence, I, iii. Lucrèce, IV, 1154, si bien imité par Molière dans le Misanthrope. La Bruyère, du Cœur : Toutes les passions sont menteuses… (Mallebranche, Recherche de la vérité, l. I.)
6 N’y a-t-il pas là comme une image de l’homme-Dieu des chrétiens ?