Extrait de l’anthologie publique

Sénèque · Lettres à Lucilius · Lettre 122, paragraphes 8-21

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“Sur la terre assoupie arrêtant les travaux, La nuit sombre et muette a commencé…”

Ne viole-t-il pas les lois de la nature, celui qui échange la prétexte contre l’habit de femme ? Ne les violent-ils pas, ceux qui mutilent21 l’enfance pour que sa fraîcheur brille encore dans un âge qui ne l’admet plus ? Ô cruauté ! ô misère sans égale ! Il ne sera jamais homme, pour pouvoir plus longtemps se prostituer à un homme ; et quand son sexe aurait dû le sauver de l’outrage, l’âge même ne l’y soustraira pas !

Ne violent-ils pas ces mêmes lois, ceux qui demandent la rose aux hivers, qui au moyen d’eaux chaudes et de températures factices, bien graduées, arrachent aux frimas le lis, cette fleur du printemps ? Et ceux encore qui plantent des vergers au sommet des tours ; qui voient sur les toits, sur le faîte de leurs palais se balancer des bosquets dont les racines plongent où leurs cimes les plus hardies devraient à peine monter22, ne violent-ils pas les lois de la nature, comme cet autre qui jette au sein des mers les fondements de ses bains et ne croit pas nager assez voluptueusement si ses lacs d’eaux thermales ne sont battus du flot marin et de la tempête23 ?

Dès qu’on a pris le parti de tout vouloir contrairement à l’ordre de la nature, on finit par un complet divorce avec elle. Le jour se lève ? c’est l’heure du sommeil. Tout dort ? prenons nos exercices : ma litière, mon dîner maintenant. L’aurore n’est pas loin ? il est temps de souper. N’allons pas faire comme le peuple : fi de la routine et des méthodes triviales ! Laissons le jour au vulgaire ; créons un matin pour nous, pour nous seuls.

En vérité, de tels hommes sont pour moi comme s’ils n’étaient plus. Qu’elles diffèrent peu des obsèques, et des obsèques prématurées, ces existences qu’on mène à la lueur des torches et des bougies ! Ainsi vivaient, nous nous en souvenons, une foule d’hommes du même temps, entre autres Atilius Buta, ancien préteur. Après avoir mangé un patrimoine énorme, il exposait sa détresse à Tibère qui répondit : « Tu t’es réveillé trop tard. »

Montanus Julius, versificateur passable, connu par l’ amitié sitôt refroidie du même Tibère, récitait de sa poésie où il intercalait à tout propos le lever et le coucher du soleil. Quelqu’un s’indignant qu’il eût tenu toute une journée son auditoire, dit que c’était un homme qu’il ne fallait plus aller entendre ; sur quoi Natta Pinarius répliqua : « Puis-je faire plus pour lui ? Je suis prêt à l’entendre d’un lever à un coucher de soleil. » Un jour il déclamait ces vers :

Le ciel se dore au loin d’une clarté nouvelle ;

L’ardent Phébus s’avance, et la noire hirondelle,

Pour son nid babillard pétrissant son butin,

Donnant leur part à tous, commence le festin…

« Et Buta commence à dormir, » s’écria Varus, chevalier romain, de la suite de M. Vinicius24, et amateur des fins soupers où son humeur caustique lui méritait une place. Puis à la tirade qui venait tout après :

Les bergers dans l’étable ont rentré leurs troupeaux ;

Sur la terre assoupie arrêtant les travaux,

La nuit sombre et muette a commencé…

Varus interrompit encore : « Que dit-il ? Déjà la nuit ? Allons donner le bonjour à Buta. » Rien n’était plus connu que Buta, que sa vie qui tournait en sens inverse des autres vies, et que suivaient, je l’ai dit, beaucoup de ses contemporains. Si tel est le goût de certaines gens, ce n’est pas que la nuit ait par elle-même plus de charmes pour eux, c’est que rien ne leur plaît de ce qui s’offre à tous, c’est que le grand jour pèse aux mauvaises consciences25, et que ceux qui convoitent ou méprisent les choses selon qu’elles s’achètent plus ou moins cher, dédaignent la lumière qui ne coûte rien. Et puis les gens de plaisir veulent qu’on s’entretienne, tant qu’elle dure, de la vie qu’ils mènent. Si l’on n’en dit rien, ils croient leur peine perdue. Et ils sont mal à l’aise, si quelque fait d’eux échappe à la publicité. Beaucoup mangent comme eux leur bien, beaucoup ont des maîtresses ; pour se faire un nom parmi leurs pareils, il faut non-seulement du luxe, mais un luxe original. Dans une ville aussi affairée, les sottises ordinaires ne font point parler d’elles26.