5 min de lecture
“L’abjection consiste à penser de soi moins de bien qu’il ne faut sous l’impression de la tristesse.”
L’abjection consiste à penser de soi moins de bien qu’il ne faut sous l’impression de la tristesse.
Explication : Nous opposons d’ordinaire l’humilité à l’orgueil ; c’est qu’alors nous avons plus d’égard aux effets de ces deux passions qu’à leur nature. Nous appelons orgueilleux, en effet, celui qui se glorifie à l’excès (voir le Schol. de la Propos. 30, part. 3), qui ne parle de soi que pour exalter sa vertu et des autres que pour dire leurs vices, qui veut ê tre mis au-dessus de tous, enfin qui prend la démarche et étale la magnificence des personnes placées fort au dessus de lui. Nous appelons humble, au contraire, celui qui rougit souvent, qui convient de ses défauts et célèbre les vertus des autres, qui se met au-dessous de tout le monde, celui enfin dont la démarche est modeste et la mise sans aucun ornement. Du reste, ces deux passions de l’abjection et de l’humilité sont extrêmement rares : car la nature humaine, considérée en elle-même, fait effort, en tant qu’il est en elle, contre de telles passions (voyez les Propos. 15 et 54, part, 3) ; et c’est pour cela que les hommes qui passent pour les plus humbles sont la plupart du temps les plus ambitieux et les plus envieux de tous.
La vanité est un sentiment de joie accompagné de l’idée d’une action que nous croyons l’objet des louanges d’autrui.
La honte est un sentiment de tristesse accompagné de l’idée d’une de nos actions que nous croyons l’objet du blâme d’autrui.
Explication : Voyez sur ces deux passions le Schol. de la Propos. 30, partie 3. Mais je dois faire remarquer ici une différence entre la honte et la pudeur : car la honte est un sentiment de tristesse qui suit l’action dont on a honte. La pudeur est cette crainte de la honte qui retient un homme et l’empêche de commettre une action honteuse. A la pudeur on oppose d’ordinaire l’impudence, qui n’est véritablement pas une passion, comme je le montrerai en son lieu ; mais, ainsi que j’en ai déjà prévenu le lecteur, les noms des passions marquent moins leur nature que leur usage.
J’ai épuisé la définition de toutes les passions qui naissent de la joie et de la tristesse. Je passe à celles que je rattache au désir.
Le regret, c’est le désir ou l’appétit de la possession d’une chose, lequel est entretenu par le souvenir de cette chose et en même temps empêché par le souvenir de choses différentes qui excluent l’existence de celle-là.
Explication : Quand nous nous souvenons d’un certain objet, nous sommes disposés par cela même, comme je l’ai déjà dit plusieurs fois, a éprouver en y pensant la même passion que s’il était présent. Mais cette disposition, cet effort sont le plus souvent empêchés pendant la veille par les images d’autres objets qui excluent l’existence de celui-là. Lors donc que nous venons à nous rappeler un objet qui nous a affectés d’une impression de tristesse, nous faisons effort par cela même pour éprouver, en le considérant comme présent, cette même impression qu’il nous a causée. C’est pourquoi le regret n’est véritablement autre chose que cette tristesse qu’on peut opposer à la joie qui naît de l’absence d’une chose détestée (voyez sur cette joie le Schol. de la Propos. 47, part. 3). Mais comme le mot regret semble se rapporter au désir, j’ai cru devoir l’y rattacher dans mes définitions.
L’émulation est le désir d’un certain objet, lequel se forme en nous quand nous imaginons ce même désir dans les autres.
Explication : Celui qui prend la fuite parce qu’il voit fuir les autres, ou qui éprouve de la crainte parce qu’il est témoin de la crainte d’autrui, celui qui en présence d’un homme dont la main se brûle retire vivement sa main et la serre contre lui-même, et donne à son corps le même mouvement que si sa main brûlait en effet, on dira de lui qu’il imite les passions d’une autre personne, et non qu’il en est l’émule. Ce n’est pas que l’on attribue l’imitation à une certaine cause et l’émulation à une cause différente : c’est seulement que l’usage a voulu qu’on réservât le nom d’émulation pour le cas où nous imitons ce qui est réputé honnête, utile ou agréable. Du reste, voyez sur la cause de l’émulation la Propos. 27. partie 3, avec son Schol. J’ai aussi expliqué dans la Propos. 32, part. 3, et dans son Schol., pourquoi l’envie se joint le plus souvent à cette passion.