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“Il fit entrer Julien dans une chambre et retint sa femme qui voulait les laisser seuls.”
— Jamais, madame, je ne battrai vos enfants ; je le jure devant Dieu. Et en disant ces mots, il osa prendre la main de madame de Rênal, et la porter à ses lèvres. Elle fut étonnée de ce geste, et par réflexion choquée. Comme il faisait très chaud, son bras était tout à fait nu sous son châle, et le mouvement de Julien, en portant la main à ses lèvres, l’avait entièrement découvert. Au bout de quelques instants, elle se gronda elle-même, il lui sembla qu’elle n’avait pas été assez rapidement indignée.
M. de Rênal qui avait entendu parler, sortit de son cabinet ; du même air majestueux et paterne qu’il prenait lorsqu’il faisait des mariages à la mairie, il dit à Julien :
— Il est essentiel que je vous parle avant que les enfants ne vous voient.
Il fit entrer Julien dans une chambre et retint sa femme qui voulait les laisser seuls. La porte fermée, M. de Rênal s’assit avec gravité.
— M. le curé l’a dit que vous étiez un bon sujet, tout le monde vous traitera ici avec honneur, et si je suis content j’aiderai à vous faire par la suite un petit établissement. Je veux que vous ne voyiez plus ni parents ni amis, leur ton ne peut convenir à mes enfants. Voici trente-six francs pour le premier mois ; mais j’exige votre parole de ne pas donner un sou de cet argent à votre père.
M. de Rênal était piqué contre le vieillard, qui, dans cette affaire, avait été plus fin que lui.
— Maintenant, monsieur, car d’après mes ordres tout le monde ici va vous appeler monsieur, et vous sentirez l’avantage d’entrer dans une maison de gens comme il faut ; maintenant, monsieur, il n’est pas convenable que les enfants vous voient en veste. Les domestiques l’ont-ils vu ? dit M. de Rênal à sa femme.
— Non, mon ami, répondit-elle, d’un air profondément pensif.
— Tant mieux. Mettez ceci, dit-il au jeune homme surpris, en lui donnant une redingote à lui. Allons maintenant chez M. Durand le marchand de draps.
Plus d’une heure après, quand M. de Rênal rentra avec le nouveau précepteur tout habillé de noir, il retrouva sa femme assise à la même place. Elle se sentit tranquillisée par la présence de Julien ; en l’examinant elle oubliait d’en avoir peur. Julien ne songeait point à elle ; malgré toute sa méfiance du destin et des hommes, son âme dans ce moment n’était que celle d’un enfant, il lui semblait avoir vécu des années depuis l’instant où, trois heures auparavant, il était tremblant dans l’église. Il remarqua l’air glacé de madame de Rênal, il comprit qu’elle était en colère de ce qu’il avait osé lui baiser la main. Mais le sentiment d’orgueil que lui donnait le contact d’habits si différents de ceux qu’il avait coutume de porter, le mettait tellement hors de lui-même, et il avait tant d’envie de cacher sa joie, que tous ses mouvements avaient quelque chose de brusque et de fou. Madame de Rênal le contemplait avec des yeux étonnés.
— De la gravité, monsieur, lui dit M. de Rênal, si vous voulez être respecté de mes enfants et de mes gens.
— Monsieur, répondit Julien, je suis gêné dans ces nouveaux habits ; moi, pauvre paysan, je n’ai jamais porté que des vestes ; j’irai, si vous le permettez, me renfermer dans ma chambre.
— Que te semble de cette nouvelle acquisition ? dit M. de Rênal à sa femme.
Par un mouvement presque instinctif, et dont certainement elle ne se rendit pas compte, madame de Rênal déguisa la vérité à son mari.
— Je ne suis point aussi enchantée que vous de ce petit paysan, vos prévenances en feront un impertinent que vous serez obligé de renvoyer avant un mois.
— Eh bien ! nous le renverrons, ce sera une centaine de francs qu’il m’en pourra coûter, et Verrières sera accoutumée à voir un précepteur aux enfants de M. de Rênal. Ce but n’eût point été rempli si j’eusse laissé à Julien l’accoutrement d’un ouvrier. En le renvoyant, je retiendrai bien entendu l’habit noir complet que je viens de lever chez le drapier. Il ne lui restera que ce que je viens de trouver tout fait chez le tailleur, et dont je l’ai couvert.