Extrait de l’anthologie publique

Théophraste · Caractères · Caractères, chapitre III : Le Bavard

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“sachant tout dire, il ne sait pas quand il faut se taire”

La bavarderie me paraît être une intempérance de la conversation, que l'on ne saurait condamner au nom de la méchanceté, car ceux qu'elle atteint ne veulent nuire à personne et ne font de mal à aucun ; mais elle n'en est pas moins pour ceux qui l'endurent une gêne véritable et un véritable embarras. Qu'on me dise donc, s'il vous plaît, comment il faut appeler ce défaut : il faudrait, ce me semble, un nom quiexprimât à la fois la loquacité et la peine qu'elle cause. Le bavard est un individu de cette espèce. Dès qu'il vous rencontre : « Ah ! mon cher, lui dit-il, que vous arrive-t-il d'être ainsi dehors de si bonne heure ? Il n'est pas encore jour, et vous voilà déjà sur pied. — J'allais, répond-on, vers tel endroit, pour telle affaire. — Très bien, très bien ; mais en attendant, figurez-vous le rêve que j'ai fait cette nuit : je me voyais... non, je ne puis vous le dire tel qu'il fut, c'était si étrange ! Voici pourtant à peu près ce que c'était : je me trouvais dans une barque, la mer était calme, et puis tout à coup un vent se leva... et je voyais dans le ciel... vous riez, mais c'est ainsi. Ensuite je me réveillai, et comme il me tardait de savoir si nous devions avoir plu, je sortis et je regardai le temps. » Puis, sans attendre une réponse : « Où en êtes-vous de votre procès ? » Et avant qu'on ait ouvert la bouche : « Quant au mien, voici comment il se passe : j'ai comparu hier devant le juge, et j'ai dit... il me répondit... on m'objecta... alors je repartis... je crois vous avoir déjà raconté cela ; mais il m'arriva encore ceci... » Sur ces entrefaites, si l'on lui fait voir qu'il est pressé : « Je vous accompagne, s'écrie-t-il, je vais de ce pas, et en marchant nous causerons. » Et il s'élance tout en parlant : « Vous savez que j'ai résolu d'acheter un champ ; j'ai vu un bien qui me plaît : quatre-vingts minæ. Le premier jour je ne le regardai pas même ; le lendemain j'y retournai avec le vendeur, nous en fîmes le tour, et je calculai ce que pourrait rendre chaque partie. Le prix me semble élevé, mais je crois pouvoir l'obtenir à meilleur compte. Nous avons déjeuné chez lui, et il nous servit... vous allez rire... une telle quantité de mets que je ne saurais vous les nommer tous : d'abord du lièvre, puis... » Il énumère tout, plat par plat, avec les détails de la préparation, sans omettre un seul ragout. « D'ailleurs, poursuit-il, tel de mes amis est venu me voir ; il m'a tenu des propos... et moi je lui ai répondu... il m'a paru contrarié... je vous le dirai autrefois. » Ce jour même, à la marketplace, il saisit par la main un homme affairé qui va chez son banquier : « As-tu entendu parler de ce qui s'est passé ? Telle chose est arrivée à tel personnage ; tu ne devines pas ; écoute : on disait publiquement... et alors... » Le banquier attend, les créanciers attendent, le débit se ferme, l'heure passe, et le bavard continue. S'il lui arrive d'accompagner quelqu'un à la porte, il marche jusqu'à la place publique ; s'il s'arrête enfin, il dit en se séparant : « Vous ne m'avez presque rien dit aujourd'hui. » S'il se trouve à un dîner où l'on discute un point difficile, il ne manque pas d'interrompre le premier venu au milieu de sa phrase pour y aller du sien ; et quand l'affaire est mûre et que tout le monde est d'accord : « Voilà, dit-il, comment j'aurais résolu la question moi-même. » Il lit à ses amis les actes de sa procédure, et n'est pas au bout de la première page qu'il commente chaque ligne : « Vous voyez bien que ce n'est pas tout. » Si l'on lui demande une lettre, il écrit jusqu'à la nuit, remplit quatre feuillets, en excuse la longueur, recommence, promet de ne plus écrire si longuement, et n'en écrit pas moins le lendemain. Il n'attend pas qu'on l'interroge pour raconter ; il répond avant la question ; et ce qu'il pourrait dire en trois mots, il l'étale en discours. S'il se rend chez un malade, il s'informe d'abord de tout ce qui concerne le malade, puis il raconte sa propre santé, ce qu'il a mangé, ce qui lui a nui, ce qu'il a pris, et de quelle manière il a passé la nuit ; il en vient ensuite aux autres malades qu'il connaît, nomme leurs médecins, rapporte leurs paroles, discute leurs remèdes ; et quand enfin on le prie de laisser le patient se reposer : « C'est, dit-il, pour vous témoigner mon amitié que je reste. » Voilà à peu près le caractère du bavard. Il n'a, je le répète, aucune méchanceté ; il est même naturellement bienveillant ; mais son esprit ne sait pas se renfermer : sachant tout dire, il ne sait pas quand il faut se taire.