Extrait de l’anthologie publique

Voltaire · L’Ingénu · Chapitre XIX, paragraphes 13-20

5 min de lecture

“La bonne tante, en s’extasiant et en pleurant de joie, s’écriait : « Je vous l’avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre !”

— Pour moi, dit l’Ingénu, je pense qu’une âme noble, reconnaissante et sensible, peut vivre heureuse ; et je compte bien jouir d’une félicité sans mélange avec la belle et généreuse Saint-Yves : car je me flatte, ajouta-t-il, en s’adressant à son frère avec le sourire de l’amitié, que vous ne me refuserez pas, comme l’année passée, et que je m’y prendrai d’une manière plus décente. »

L’abbé se confondit en excuses du passé et en protestations d’un attachement éternel.

L’oncle Kerkabon dit que ce serait le plus beau jour de sa vie. La bonne tante, en s’extasiant et en pleurant de joie, s’écriait : « Je vous l’avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre ! ce sacrement-ci vaut mieux que l’autre ; plût à Dieu que j’en eusse été honorée ! mais je vous servirai de mère. » Alors ce fut à qui renchérirait sur les louanges de la tendre Saint-Yves.

Son amant avait le cœur trop plein de ce qu’elle avait fait pour lui, il l’aimait trop pour que l’aventure des diamants eût fait sur son cœur une impression dominante. Mais ces mots qu’il avait trop entendus, vous me donnez la mort, l’effrayaient encore en secret, et corrompaient toute sa joie, tandis que les éloges de sa belle maîtresse augmentaient encore son amour. Enfin on n’était plus occupé que d’elle ; on ne parlait que du bonheur que ces deux amants méritaient ; on s’arrangeait pour vivre tous ensemble dans Paris ; on faisait des projets de fortune et d’agrandissement ; on se livrait à toutes ces espérances que la moindre lueur de félicité fait naître si aisément. Mais l’Ingénu, dans le fond de son cœur, éprouvait un sentiment secret qui repoussait cette illusion. Il relisait ces promesses signées Saint-Pouange, et les brevets signés Louvois ; on lui dépeignit ces deux hommes tels qu’ils étaient, ou qu’on les croyait être. Chacun parla des ministres et du ministère avec cette liberté de table, regardée en France comme la plus précieuse liberté qu’on puisse goûter sur la terre.

« Si j’étais roi de France, dit l’Ingénu, voici le ministre de la guerre que je choisirais : je voudrais un homme de la plus haute naissance, par la raison qu’il donne des ordres à la noblesse. J’exigerais qu’il eût été lui-même officier, qu’il eût passé par tous les grades, qu’il fût au moins lieutenant-général des armées, et digne d’être maréchal de France : car n’est-il pas nécessaire qu’il ait servi lui-même pour mieux connaître les détails du service ? et les officiers n’obéiront-ils pas avec cent fois plus d’allégresse à un homme de guerre, qui aura comme eux signalé son courage, qu’à un homme de cabinet qui ne peut que deviner tout au plus les opérations d’une campagne, quelque esprit qu’il puisse avoir ? Je ne serais pas fâché que mon ministre fût généreux, quoique mon garde du trésor royal en fût quelquefois un peu embarrassé. J’aimerais qu’il eût un travail facile, et que même il se distinguât par cette gaieté d’esprit, partage d’un homme supérieur aux affaires qui plaît tant à la nation, et qui rend tous les devoirs moins pénibles. » Il désirait qu’un ministre eût ce caractère ; parce qu’il avait toujours remarqué que cette belle humeur est incompatible avec la cruauté.

Mons de Louvois n’aurait peut-être pas été satisfait des souhaits de l’Ingénu ; il avait une autre sorte de mérite.

Mais pendant qu’on était à table, la maladie de cette fille malheureuse prenait un caractère funeste ; son sang s’était allumé, une fièvre dévorante s’était déclarée, elle souffrait, et ne se plaignait point, attentive à ne pas troubler la joie des convives.

Son frère, sachant qu’elle ne dormait pas, alla au chevet de son lit ; il fut surpris de l’état où elle était. Tout le monde accourut ; l’amant se présentait à la suite du frère. Il était, sans doute, le plus alarmé et le plus attendri de tous ; mais il avait appris à joindre la discrétion à tous les dons heureux que la nature lui avait prodigués, et le sentiment prompt des bienséances commençait à dominer dans lui.