Extrait de l’anthologie publique

Alexandre Dumas · La Tulipe noire · II, paragraphes 54-73

4 min de lecture

“En ce moment, le bruit monta plus furieux de la place à la prison.”

— Vous savez bien que nous ne sommes guère aimés, Corneille, fit le grand pensionnaire avec une amertume mélancolique. J’ai pris par les rues écartées.

— Vous vous êtes caché, Jean ?

— J’avais dessein d’arriver jusqu’à vous sans perdre de temps, et j’ai fait ce que l’on fait en politique et en mer quand on a le vent contre soi : j’ai louvoyé.

En ce moment, le bruit monta plus furieux de la place à la prison. Tilly dialoguait avec la garde bourgeoise.

— Oh ! oh ! fit Corneille, vous êtes un bien grand pilote, Jean ; mais je ne sais si vous tirerez votre frère du Buytenhof, dans cette houle et sur les brisants populaires, aussi heureusement que vous avez conduit la flotte de Tromp à Anvers, au milieu des bas-fonds de l’Escaut.

— Avec l’aide de Dieu, Corneille, nous y tâcherons, du moins, répondit Jean ; mais d’abord un mot.

Les clameurs montèrent de nouveau.

— Oh ! oh ! continua Corneille, comme ces gens sont en colère ! Est-ce contre vous ? est-ce contre moi ?

— Je crois que c’est contre tous deux, Corneille. Je vous disais donc, mon frère, que ce que les orangistes nous reprochent au milieu de leurs sottes calomnies, c’est d’avoir négocié avec la France.

— Les niais !

— Oui, mais ils nous le reprochent.

— Mais si ces négociations eussent réussi, elles leur eussent épargné les défaites de Rees, d’Orsay, de Vesel et de Rheinberg ; elles leur eussent évité le passage du Rhin, et la Hollande pourrait se croire encore invincible au milieu de ses marais et de ses canaux.

— Tout cela est vrai, mon frère, mais ce qui est d’une vérité plus absolue encore, c’est que si l’on trouvait en ce moment-ci notre correspondance avec Monsieur de Louvois, si bon pilote que je sois, je ne sauverais point l’esquif si frêle qui va porter les de Witt et leur fortune hors de la Hollande. Cette correspondance, qui prouverait à des gens honnêtes combien j’aime mon pays et quels sacrifices j’offrais de faire personnellement pour sa liberté, pour sa gloire, cette correspondance nous perdrait auprès des orangistes, nos vainqueurs. Aussi, cher Corneille, j’aime à croire que vous l’avez brûlée avant de quitter Dordrecht pour venir me rejoindre à la Haye.

— Mon frère, répondit Corneille, votre correspondance avec Monsieur de Louvois prouve que vous avez été dans les derniers temps le plus grand, le plus généreux et le plus habile citoyen des sept Provinces Unies. J’aime la gloire de mon pays ; j’aime votre gloire surtout, mon frère, et je me suis bien gardé de brûler cette correspondance.

— Alors nous sommes perdus pour cette vie terrestre, dit tranquillement l’ex-grand pensionnaire en s’approchant de la fenêtre.

— Non, bien au contraire, Jean, et nous aurons à la fois le salut du corps et la résurrection de la popularité.

— Qu’avez-vous donc fait de ces lettres, alors ?

— Je les ai confiées à Cornélius van Baerle, mon filleul, que vous connaissez et qui demeure à Dordrecht.

— Oh ! le pauvre garçon, ce cher et naïf enfant ! ce savant qui, chose rare, sait tant de choses et ne pense qu’aux fleurs qui saluent Dieu, et qu’à Dieu qui fait naître les fleurs ! Vous l’avez chargé de ce dépôt mortel ; mais il est perdu, mon frère, ce pauvre cher Cornélius !

— Perdu ?

— Oui, car il sera fort ou il sera faible. S’il est fort (car si étranger qu’il soit à ce qui nous arrive ; car, quoique enseveli à Dordrecht, quoique distrait, que c’est miracle ! il saura, un jour ou l’autre, ce qui nous arrive), s’il est fort, il se vantera de nous ; s’il est faible, il aura peur de notre intimité ; s’il est fort, il criera le secret ; s’il est faible, il le laissera prendre. Dans l’un et l’autre cas, Corneille, il est donc perdu et nous aussi. Ainsi donc, mon frère, fuyons vite, s’il en est encore temps.