Extrait de l’anthologie publique

Montesquieu · De l'esprit des lois · De l'esprit des lois, Préface et Livre I, chapitres 1-2

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“Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ; et, dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois : la Divinité a ses lois, le monde matériel a ses lois, les intelligences supérieures à l'homme ont leurs lois, les bêtes ont leurs lois, l'homme a ses lois.”

Je demanderais d'abord aux hommes d'examiner les préjugés de leur naissance et de leur pays. Je leur demanderais d'abord de se dépouiller de tous leurs préjugés, et de considérer les lois de la nature comme elles sont en elles-mêmes. Je n'ai point tiré mes principes de mes préjugés, mais de la nature des choses. J'ai considéré les lois dans leurs rapports avec les différents êtres, et j'ai examiné les rapports que les lois ont avec les différentes constitutions des gouvernements. J'ai commencé par examiner les lois dans leurs rapports avec les différents êtres. Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ; et, dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois : la Divinité a ses lois, le monde matériel a ses lois, les intelligences supérieures à l'homme ont leurs lois, les bêtes ont leurs lois, l'homme a ses lois. Ceux qui ont dit qu'une fatalité aveugle a produit tous les effets que nous voyons dans le monde ont dit une grande absurdité ; car quelle plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui aurait produit des êtres intelligents ? Il y a donc une raison primitive ; et les lois sont les rapports qui se trouvent entre elle et les différents êtres, et les rapports de ces différents êtres entre eux. Dieu a du rapport à l'univers, comme créateur et comme conservateur ; les lois selon lesquelles il a créé sont celles selon lesquelles il conserve ; il agit selon ces règles, parce qu'il les connaît ; il les connaît, parce qu'il les a faites ; il les a faites, parce qu'elles ont du rapport à sa sagesse et à sa puissance. Puisque nous voyons que le monde, formé par le mouvement de la matière, et privé d'intelligence, subsiste toujours, il faut que ses mouvements aient des lois invariables ; et si l'on pouvait imaginer un autre monde, il aurait des règles constantes, ou il serait détruit. Ainsi la création, qui paraît être un acte arbitraire, suppose des règles aussi invariables que la fatalité des athées. Il est absurde de dire que le créateur peut gouverner le monde sans ces règles, puisque le monde ne subsisterait pas sans elles. Ces règles sont un rapport constamment établi. Entre un corps mû et un autre corps mû, c'est suivant les rapports de la masse et de la vitesse que tous les mouvements sont reçus, augmentés, diminués, perdus ; chaque diversité est uniformité, chaque changement est constance. Les êtres particuliers intelligents ont des lois qu'ils ont faites ; mais ils n'y obéissent pas toujours. Les bêtes, qui sont privées d'intelligence, ont des lois qu'elles n'ont pas faites ; mais elles ne les suivent pas toujours. L'homme, comme être physique, est gouverné par des lois invariables ; comme être intelligent, il viole sans cesse les lois que Dieu a établies, et change celles qu'il établit lui-même ; il faut qu'il se conduise, et cependant il est un être borné ; il est sujet à l'ignorance et à l'erreur, comme à mille passions ; un tel être pouvait à tous les instants oublier son créateur ; Dieu l'a rappelé à lui par les lois de la religion ; un tel être pouvait à tous les instants s'oublier lui-même ; les philosophes l'ont averti par les lois de la morale ; fait pour vivre dans la société, il y pouvait oublier les autres ; les législateurs l'ont rendu à ses devoirs par les lois politiques et civiles. Avant toutes les lois positives, il y a des lois de la nature. On appelle ainsi celles qui dérivent uniquement de la constitution de notre être. Pour les connaître bien, il faut considérer l'homme avant l'établissement des sociétés. Les lois de la nature sont celles qu'il recevrait dans un tel état. La loi qui nous imprime l'idée d'un créateur, et nous porte vers lui, est la première des lois naturelles par son importance, mais non pas par l'ordre des temps. L'homme dans l'état de nature aurait la faculté de connaître plutôt que des connaissances. Il est clair que ses premières idées ne seraient point des idées spéculatives ; il songerait à la conservation de son être avant de chercher l'origine de son être. Un tel homme ne sentirait d'abord que sa faiblesse ; sa timidité serait extrême ; et s'il fallait là-dessus des preuves, on a trouvé des hommes sauvages dans les forêts ; tout les fait trembler, tout les fait fuir. Dans cet état, chacun se sent inférieur ; à peine sent-il de l'égalité. Il ne chercherait point à attaquer, et la paix serait la première loi naturelle. Hobbes donne aux hommes le désir de se subjuguer les uns les autres, mais cela n'est pas raisonnable. L'idée de l'empire et de la domination est si composée et dépend de tant d'autres idées, que ce ne serait pas celle qu'il aurait d'abord. Hobbes demande pourquoi, si les hommes ne sont pas naturellement en état de guerre, ils vont toujours armés, et ils ont des clefs pour fermer leurs maisons. Mais cela ne se sent qu'après l'établissement des sociétés, qui ont fait trouver aux hommes des motifs pour s'attaquer et pour se défendre.