Extrait de l’anthologie publique

Plutarque · Les Vies des hommes illustres · Vie de Sertorius, paragraphes 11-12

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“S'agissait-il de dérober un dessein aux ennemis, de prévenir leurs projets, de s'emparer d'un poste avantageux, d'employer à propos la ruse et l'adresse, personne n'y était plus habile que lui.”

Sertorius, à qui l’on raconta ces merveilles, conçut le plus ardent désir d’aller habiter ces îles, et d’y vivre en repos, affranchi de la tyrannie et délivré de toutes les guerres. Mais les corsaires, qui pénétrèrent son dessein, et qui, loin de désirer la paix et le repos, voulaient du butin et des richesses, firent voile vers l’Afrique, pour aller rétablir Ascalis, fils d’Iphtha, sur le trône des Maurusiens. Sertorius, sans se décourager de leur désertion, prit sur-le-champ le parti d’aller au secours des ennemis d’Ascalis, afin que ses soldats, trouvant dans cette guerre un nouveau germe d’espérance, et une occasion d’exercer leur courage, ne fussent pas contraints, par la nécessité où ils seraient réduits, d’abandonner ses drapeaux. Reçu avec plaisir par les Maurusiens, il ne perdit pas un instant pour agir : après avoir vaincu Ascalis, il l’assiégea dans la ville où il s’était retiré. Sylla n’en fut pas plutôt informé, qu’il fit partir Paccianus avec des troupes pour secourir Ascalis. Sertorius défit Paccianus, le tua, et ayant forcé son armée de se joindre à la sienne, il prit d’assaut la ville de Tingis(9), où Ascalis s’était réfugié avec ses frères. C’est là, disent les Africains, qu’Antée est enterré. Sertorius, qui n’ajoutait pas foi à ce que les Barbares disaient de la grandeur énorme de ce géant, fit ouvrir son tombeau, où il trouva, dit-on, un corps de soixante coudées. Étonné d’une taille si monstrueuse, il immola des victimes, fit recouvrir avec soin le tombeau, augmenta ainsi le respect qu’on portait à ce géant, et accrédita les bruits qui couraient sur son compte. Les habitants de Tingis prétendent qu’après la mort d’Antée, sa femme Tingès, ayant eu commerce avec Hercule, en eut un fils, nommé Sophax, qui régna dans le pays, et bâtit une ville qu’il appela Tingis, du nom de sa mère. Sophax fut père de Diodore, qui, s’étant mis à la tête d’une armée d’Olbiens et de Mycéniens qu’Hercule avait établis dans cette contrée, dompta plusieurs nations d’Afrique. J’ai rapporté ces particularités par honneur pour le roi Juba, le plus grand historien qu’il y ait eu parmi les rois, et qu’on assure avoir eu pour ancêtres Diodore et Sophax.

Sertorius, devenu maître de tout le pays, traita avec douceur ceux qui, recourant à lui avec confiance, se remirent à sa discrétion ; content de recevoir ce qu’ils lui offrirent d’eux-mêmes, il leur rendit leurs villes et leurs biens, et les laissa se gouverner par leurs propres lois. Comme il délibérait de quel côté il tournerait ses pas, il vint des ambassadeurs des Lusitaniens qui l’invitaient à prendre le commandement de leurs troupes. Ils avaient besoin, contre les armes des Romains dont ils étaient menacés, d'un général qui joignît à une grande réputation beaucoup d'expérience ; et d'après ce qu'ils avaient entendu dire du caractère de Sertorius par ceux qui avaient vécu avec lui, il était le seul en qui ils eussent confiance. Sertorius n'était accessible ni à la volupté, ni à la crainte ; intrépide dans les dangers, modéré dans la bonne fortune, il ne le cédait à aucun capitaine de son temps en audace à charger brusquement l'ennemi et à lui livrer bataille. S'agissait-il de dérober un dessein aux ennemis, de prévenir leurs projets, de s'emparer d'un poste avantageux, d'employer à propos la ruse et l'adresse, personne n'y était plus habile que lui. Magnifique jusqu'à la prodigalité dans la récompense des belles actions, il était modéré dans la punition des fautes ; à la vérité, la manière dont, sur la fin de sa vie, il traita les otages qu'il avait entre les mains, et qui porte un caractère de violence et de cruauté, prouverait que la douceur ne lui était pas naturelle, et qu'il en prenait les dehors par intérêt, suivant le besoin des circonstances. Pour moi, je pense qu'une vertu réelle, bien affermie par la raison, ne peut jamais être renversée par les plus grands revers de fortune ; mais je ne crois pas impossible non plus que les meilleurs naturels, les âmes les plus fermes, quand elles sont accablées par de grands malheurs qu’elles n’ont pas mérités, changent de mours en changeant de fortune. Et c’est, je crois, ce qu’éprouva Sertorius, quand la fortune l’eut abandonné : aigri par ses revers, il fut cruel envers des traîtres.