Extrait de l’anthologie publique

René Descartes · Discours de la méthode · Troisième partie, la morale par provision (quatre maximes)

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“tâcher toujours à me vaincre plutôt que la fortune, et à changer plutôt mes désirs que l'ordre du monde”

Et enfin, comme je ne cherchais pas d'autre emploi que de m'appliquer à la culture de ma raison, et que je n'y avais pas pu choisir une voie plus propre à cette fin, je fus assez content du plan que j'avais fait pour ma vie. J'avais toutefois, avant de prendre cet engagement, préparé une morale par provision, qui consistait seulement en trois ou quatre maximes, que je vous veux bien vous faire savoir.

La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constantement la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me conduisant, en toute autre chose, selon les opinions les plus modérées, et les plus éloignées de l'excès, qui fussent communément pratiquées en la société où je vivrais. Et bien que je reconnusse peut-être autant de vraisemblance en quelques opinions des uns que des autres, je voyais néanmoins que les plus modérées, outre qu'elles sont toujours les plus sûres à suivre, et les plus probables, sont aussi toujours les moins gênantes pour ceux qui les embrassent, et par conséquent les plus excusables, pour lors qu'on les quitte, comme il arrive rarement que quelqu'un ne se repente d'avoir choisi ce qui est le meilleur que si l'on a choisi ce qui est bon, et l'on choisit toujours plus sainement l'excès d'un côté que le contraire de l'autre. Et surtout, je mettais entre les excès l'excès de tous ceux qui veulent être plus sages qu'il n'est besoin, en n'osant pas croire en toutes choses ce qu'il est utile de croire.

Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions, que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles avaient été très assurées, imitant en cela les exemples des voyageurs, qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant çà et là, ni demeurer toujours en un même lieu, mais marchent toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changent point pour de légères raisons, encore que peut-être au commencement ce n'ait été que le hasard seul qui ait déterminé leur choix, et que les raisons qu'ils auraient pu avoir pour le faire ne soient qu'assez peu vraisemblables. Et par ce moyen, s'ils ne vont tout droit où ils veulent aller, au moins ils arriveront quelque part, à la fin, où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et ainsi, nos actions ne peuvent trop souvent être examinées et réglées par les principes de la raison, comme nos opinions, insensiblement emportées par l'exemple et la coutume, mais se conduisant par la voie de la raison, elles seront toujours plus raisonnables, et on peut suivre plus assurément son opinion douteuse que si elle était certaine.

Ma troisième maxime était de tâcher toujours à me vaincre plutôt que la fortune, et à changer plutôt mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir, que nos pensées, insinuant après cela que nous nous élevons tant que nous n'ayons point de passion, mais qu'il ne dépend pas aussi de nous que nous ayons des passions dans l'âme, à cause que la fortune nous fait des désirs, et qu'il nous faut céder devant la fortune et devant le monde plutôt que de les vouloir vaincre, en sorte que la fortune change nos fortunes et le monde change l'ordre du monde ; mais que nos pensées étant toutes en notre pouvoir, nous les gouvernons. Car cela me semblait suffire pour me faire connaître des peines et des superbes bénédictions que les sages reçoivent des biens et des maux de la fortune, car de nous-mêmes, nous ne désirons que ce que nous possédons, et la douceur de nos désirs est que nous ne désirons rien d'autre que ce qui nous peut venir de nous-mêmes, comme on voit qu'avec l'épée on peut se couper soi-même, mais qu'on ne peut se couper avec les pensées.

Et enfin, pour conclure cette morale par provision, j'eus toujours grand doute que la fortune et le pouvoir des hommes ne fussent plus capables de faire de bons effets que leurs pensées, encore que je voyais que les hommes les plus appliqués à la philosophie sont toujours les plus aisés, car la philosophie, outre qu'elle instruit l'esprit en tout ce qui peut l'être, nous console aussi, en nous apprenant que nous ne devons jamais rien attendre d'autre que de nous-mêmes, car on peut se passer de tout, à la réserve de la pensée.