Extrait de l’anthologie publique

Sénèque · Lettres à Lucilius · Lettre 87, paragraphes 4-9

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“Et des freins d’or massif sont rongés sous leurs dents.”

L’or se mêle aux dessins de leur housse écarlate ;

L’or brille aux longs colliers sur leur poitrail pendants,

Et des freins d’or massif sont rongés sous leurs dents.

Tout cela ne fait pas que le maître en vaille mieux17, non plus que la mule. M. Caton le censeur, dont la naissance fut aussi heureuse pour la République que celle de Scipion, car si l’un fit la guerre à nos ennemis, l’autre la fit aux mauvaises mœurs, Caton montait un méchant bidet, et portait en croupe un bissac, pour avoir avec lui l’indispensable. Oh ! s’il pouvait aujourd’hui se rencontrer avec l’un de ces élégants, si magnifiques sur les grands chemins, escortés de coureurs, d’écuyers numides, de torrents de poussière qu’ils chassent devant eux ! Caton sans doute paraîtrait moins bien équipé, moins bien entouré que le raffiné qui, au milieu de tout cet appareil, en est à se demander s’il se louera comme gladiateur ou comme bestiaire. Siècle glorieux que celui où un général triomphateur, un censeur de Rome et plus que tout cela, un Caton se contentait d’un seul cheval qui n’était pas même tout pour lui : car moitié était occupée par son bagage pendant de chaque côté de la selle. À tous ces coursiers brillants d’embonpoint, à ces andalous, à ces agiles trotteurs ne préférerais-tu pas l’unique cheval de Caton, pansé par Caton lui-même ?

Mais, je le vois, une telle matière serait sans terme, si moi-même je ne finissais. Je n’en dirai donc pas davantage de ces équipages de route qu’on devinait sans doute devoir être un jour ce qu’ils sont, quand on les appela pour la première fois impedimenta, des embarras. Je veux en revanche t’entretenir encore de quelques syllogismes de notre école au sujet de la vertu, qui, nous le prétendons, satisfait à toutes les conditions du bonheur. « Ce qui est bon rend l’homme bon, de même que ce qu’il y a de bon dans l’art musical fait le musicien ; les dons du hasard ne font pas l’homme bon ; ce ne sont donc pas des biens. » À quoi les péripatéticiens répondent que le premier terme de notre énoncé est faux : « De ce qu’une chose est bonne, il ne suit pas nécessairement qu’elle rende l’homme bon. Il peut y avoir dans la musique quelque chose de bon comme les cordes, la flûte ou tout autre instrument propre à accompagner le chanteur ; mais rien de tout cela ne fait un musicien. » Nous répliquons qu’ils ne saisissent pas dans quel sens nous prenons ces termes : ce qu’il y a de bon dans la musique. Nous ne parlons pas du bagage d’un musicien, mais de ce qui le fait musicien : eux considèrent le matériel de l’art, au lieu de l’art même. Mais si dans cet art proprement dit il y a quelque chose de bon, c’est là nécessairement ce qui fera le musicien. Tâchons de rendre ceci encore plus clair : le mot bon, en musique, se dit de deux choses, de ce qui sert le musicien comme exécutant, et de ce qui fait l’art accompli. À l’exécution appartiennent les instruments, les flûtes, les cordes : ils ne tiennent point directement à l’art. On est artiste même sans instruments : peut-être ne peut-on pas alors tirer parti de son art. Cette distinction n’a pas lieu dans l’homme : le bien de l’homme est aussi le bien de sa vie.

« Ce que l’homme le plus méprisé, ce que l’infâme peut obtenir n’est pas un bien ; or un prostitueur, un maître d’escrime obtiennent la richesse : elle n’est donc pas un bien. » Proposition fausse, s’écrie-t-on. Car dans les professions de grammairien, de médecin, de pilote, on voit les plus minces individus arriver aux richesses. – Mais ces professions ne se piquent pas de grandeur d’âme, ne portent pas le cœur haut, ne dédaignent pas les dons du hasard. La vertu élève l’homme au-dessus de lui-même, au-dessus des objets les plus chers aux autres mortels : ce qu’ils appellent biens, ce qu’ils appellent maux, n’excite en lui ni désirs passionnés, ni folles craintes. Chélidon, l’un des eunuques de Cléopâtre, posséda un immense patrimoine. Tout récemment Natalis, dont la langue était aussi impure que méchante, dont la bouche recueillait les purgations périodiques des femmes, hérita d’une foule de testateurs et eut lui-même nombre d’héritiers. Eh bien, est-ce la richesse qui l’a souillé, ou lui qui a rendu la richesse immonde ?

L’argent tombe sur certains hommes comme une pièce de monnaie dans un égout. La vertu est plus haut placée que ce vil métal : sa valeur à elle est tout intrinsèque ; aucun de ces profits qui arrivent par bonnes comme par mauvaises voies ne sont à ses yeux des biens. Or la science soit du médecin, soit du pilote, ne défend ni à elle-même ni aux siens l’admiration de ces choses-là. Qui n’est pas honnête homme peut néanmoins être médecin, pilote ou grammairien, tout comme cuisinier sans doute. Mais qui possède des avantages peu communs ne peut être classé dans le commun des hommes. Tel est le bien, tel sera l’homme. Un coffre-fort vaut ce qu’il contient, ou plutôt il est l’accessoire de ce qu’il contient. Un sac d’écus a-t-il jamais d’autre prix que celui de l’argent qu’il renferme ? Il en est de même des possesseurs de grands patrimoines : ils sont des accessoires, des appendices de leurs propriétés. D’où vient donc la grandeur du sage ? De ce que son âme est grande. Il est donc vrai que ce qu’on voit échoir aux mortels les plus méprisés n’est pas un bien. Aussi ne dirai-je jamais que l’insensibilité soit un bien : elle est le partage de la cigale, de la puce. Je ne donnerai pas même ce nom à la tranquillité, à l’absence de chagrin : quoi de plus tranquille que le vermisseau ?